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Mirages d’Orient (3) : « De Sardanapale à la place Tahir »

Dans cette troisième partie de l’exposition Mirages d’Orient, grenades & figues de barbarie à la Collection Lambert, la place des artistes contemporains originaires de l’Orient s’affirme avec plus de force.  L’histoire ancienne vient faire écho aux évènements les plus contemporains.

Cette section débute par des petits passages assez étroits dans lesquels le visiteur se retrouve tour à tour face au portrait de Rania de Jordanie, puis de son époux et enfin du couple Asma et Bachar El-Assadde de Syrie. Ces grandes aquarelles monochromes ont été réalisées par le peintre franco-chinois  Yan Pei-Ming, pour cette exposition. Elles appartiennent dans un ensemble de 150 portraits d’hommes et de femmes réalisés à partir de photographies trouvées sur internet. Cette série rassemble des figures qui ont marqué l’histoire récente du monde arabe.

Ces couloirs conduisent à l’installation du collectif Claire Fontaine Foreigners everywhere dont les néons affichent alternativement ce texte «Foreigners everywhere» en arabe et hébreu.

Le parcours propose ensuite les œuvres très denses de l’iranienne Shirin Neshat  qui interrogent sur la place et l’image de La Femme dans la révolution islamique.  Guardians of the Revolution est une extraordinaire  photographie (encre sur tirage argentique) issue de la série Women of Alla, 1994.

Un espace est réservé à  The Shadow Under the Web , 1997. Cette installation vidéo projette, sur les quatre murs de la salle, des séquences qui  montrent simultanément, à grande échelle, la silhouette de la même  femme (Shirin Neshat ?). Enveloppée dans un tchador noir, elle se déplace au ralenti dans des espaces symboliques d’ autorités masculines indifférentes.

Neshat Shirin. The shadow under the web
Neshat Shirin.The shadow under the web , 1997. Vidéo.

Une grande salle aveugle est consacrée à la série photographique We Decided To Let Them Say « We Are Convinced » Twice. It Was More Convincing This Way du libanais Walid Raad. Réalisés en 2002, à partir de négatifs pris  1982 à Beyrouth,  ces grands tirages évoquent  irrésistiblement la situation actuelle de la Syrie.

Au pied de l’escalier aux miroirs noirs de Boltansky, dans la vitrine sur la rue Violette, sur une table à roulettes identique à celles qui sont utilisées dans les morgues…  les grenades multicolores en cristal de Mona Hatoum.

Au rez-de-chaussée de l’aile sur cour, un ensemble de quatre grands panneaux de Djamel Tatah occupent un large espace horizontal. Ses personnages grandeur nature, accroché à hauteur d’homme, sans contexte géographique ou historique, semblent nous interroger…
La figure représentée peut être vue comme l’allégorie d’une certaine jeunesse actuelle, que l’on rencontre  de part et d’autre de la Méditerranée, les « Hittistes ». Ce nom dérive du mot « Hit » qui signifie dire en Algérois « mur ». Les « Hittistes » sont littéralement « ceux qui tiennent les murs ». Autrement dit,  ce sont  des jeunes qui s’adossent  à un mur, parce qu’ils n’ont pas de place à la maison, et pas d’activité précise dans la société. Le long d’un mur, les hittistes attendent : leur espace, c’est la rue passante…  Ce qui émerge de ces personnages, c’est une impression de dépouillement et de grande solitude.
Djamel Tatah, qui se revendique l’influence de Matisse, définit sa peinture comme une figuration humaniste…  Techniquement, il associe la photographie, la numérisation des images et la technique ancienne de la peinture à la cire.

Un peu plus loin, une série de cinq photographies de Régis Perray, Dans le désert il n’y a pas que des pierres.

Le passage vers les salons qui ouvrent sur le jardin est en partie consacré au travail d’Adel Abdessemed.

  • Une maquette en carton du dispositif imaginé par l’artiste et une vidéo de la performance dans les jardins de la Villa Medici, à Rome, témoignent de projet Dio présenté lors de l’exposition Les Mutants à l’Académie de France, en 2010.
  • Un dessin préparatoire évoque les quatre Christ tressés avec du fil barbelé de la collection Pinault,  récemment exposés au côté du célèbre retable d’Issenheim à Colmar.
  • Un dernier dessin, offert par l’artiste à la Collection Lambert à l’occasion de cette exposition, représente la figure du  Joueur de flûte que l’on retrouve dans la vidéo projetée à l’Église des Célestins.

Ces œuvres graphiques d’Adel Abdessemed sont mises en regard avec des études  prêtées par le musée Ingres de Montauban et avec un dessin de Delacroix d’une collection privée que l’on avait déjà vu à Aix en 2011.

Une salle noire,  contiguë, est réservée à la projection du premier épisode  des Croisades vues par les Arabes (Cabaret Crusades ) réalisé par l’égyptien Waël Shawky, sur le texte d’Amin Malouf.
The Horror Show File, 2010 évoque le début des croisades, de 1095 à 1099. Il utilise des marionnettes à fils en bois, vieilles de 200 ans, très expressives,  de la tradition piémontaise  (collection Lupi à Turin). Le film a été réalisé en Italie dans la Cittadellarte de l’artiste Michelangelo Pistoletto.
Il faut impérativement prendre la demi-heure nécessaire pour voir ce travail remarquable qui est un des points forts du parcours.

Marseille-Provence 2013 propose actuellement le deuxième volet, The Path to Cairo (2012), réalisé à Aubagne, dans le cadre d’un Atelier de l’Euro Méditerranée. Une centaine de marionnettes en céramique et une centaine de santons racontent les cinquante ans qui suivirent la prise de Jérusalem (Exposition Ici, Ailleurs, espace Panorama de la Friche de la Belle de Mai, jusqu’au 31 mars).

La première salle sur jardin offre un ensemble assez disparate.
Une installation de l’égyptien Moataz Nasr, 18 Days, 2011 évoque la « révolution » égyptienne. Il s’agit d’une évocation brute, sans  médiation, de l’histoire immédiate qui rassemble tracts, panneaux, prospectus, posters et banderoles collectés durant la révolution égyptienne, place Tahrir, entre le 25 janvier et 11 février 2011. La voix des hommes et des femmes du Caire nous est transmise sans distance par Moataz Nasr, qui ne cache pas son enthousiasme :

« Le temps de la révolution a  été le plus important de ma vie. Je n’avais jamais pensé que je  verrais autant d’Égyptiens unis, hurlant à la face du dictateur. Dix-huit jours  ont apporté plus que trois décennies d’injustice. Je  suis très optimiste, la révolution est le point de départ d’une  nouvelle génération qui ne sera jamais d’accord avec l’injustice.  La révolution a affecté et continuera d’affecter mon travail ». Roxana Azimi, Printemps arabe : Paradis perdus ?, Le Quotidien de l’Art , n°14, octobre 2011.

Pourquoi cette installation est-elle juxtaposée au monumental  et peu convaincant « Jérémie enchaîné dictant ses prophéties à Baruch » d’Henri Lehmann de 1842 ?  Quel rapport entre ces  prophéties et les  événements en Égypte?
La présence de The Last Gasp (Dernier souffle) de Yan Pei-Ming est plus évidente. Il s’agit du portrait du dictateur libyen  Muammar al-Kadhafi,  entre la vie et la mort… Mais pourquoi avoir placé ce tableau dans un coin de la salle ? Pourquoi imposer au visiteur de reculer dans l’enfilade pour pouvoir l’apprécier ?

L’accrochage dans la salle suivante est également hétéroclite. Une œuvre  kitch à souhait dont Pierre et Gilles ont le secret (la Vierge à l´Enfant, 2009) côtoie Le loukoum rose d’Aziyadé  de  Paul-Armand Gette.  Ces « sucreries » en verre réalisée au CIRVA de Marseille font référence au roman publié anonymement par Pierre Loti en 1879 et qui raconte l’histoire d’amour entre un officier de marine européen et une jeune femme d’un harem en Turquie. Ceux qui connaissent le travail de Genette ne seront pas surpris de découvrir de multiples allusions sexuelles dans ces « turkish delights » et tout particulièrement dans les coins supposés avoir été « sucés » pour mieux en découvrir la couleur…

Istanbul semble faire le lien avec l’ensemble des gouaches sur papier d’Emir El Qiz intitulé Costumes d’apparat de la première délégation ottomane dans la Cité Papale
Par contre,  la relation entre ses trois œuvres et les dessins de l’architecte Zaha Hadid pour le projet The Hague Villas, Spiral House, 1991 est honnêtement difficile à comprendre…

Le grand salon accueille une autre des pièces majeures de cette exposition. Il s’agit d’un grand panneau de presque six mètres sur trois d’Anselm Kiefer, The Fertile Crescent. Cette toile a été présentée par la galerie Lia Rumma à Milan, cet automne. Dans cette exposition, qui lui était entièrement dédiée, Kiefer plongeait une fois de plus dans l’Histoire, dans le berceau de la civilisation, la bande de terre qui s’étend de l’Égypte antique à la Mésopotamie, ce croissant fertile…

Anselm-Kiefer
Anselm Kiefer The fertile crescent, 2009
Acrylique, huile, gomme laqueet sable sur toile, 280x570x 8 cm
ⓒAnselm Kiefer Courtesy Lia Rumma Gallery, Milan/Naples

L’œuvre de Kiefer est accompagnée de l’installation Oasis de Zilvinas Kempinas, régulièrement présentée à l’hôtel de Caumont.

La salle suivante présente un ensemble intéressant d’œuvres contemporaines autour d’un tapis de Mona Hatoum Bukhara (Red & White). Référence aux souvenirs de l’artiste et à son enfance, ce tapis symbolise aussi  l’univers que le migrant emporte avec lui. En creux, des arrachements font apparaître la trame, et dessine une mappemonde selon la projection de Peters qui  respecte les dimensions des continents  et donne au Sud  des proportions plus correctes.

Dans l’installation vidéo de Charles Sandison, Left to right,2008, des milliers de mots calligraphiés en arabe se transforment peu à peu en deux mains qui s’unissent.

Idriss Khan a photographié sur une même plaque argentique toutes les pages du Coran, Holy Quran, 2004.  Ces pages se superposent en traçant une étrange partition…

La dernière salle avant la librairie propose une installation de la photographe et vidéaste israélienne Michal Royner, Black Board Cyprus, projection de petites silhouettes sur des stèles de pierre. En face l’étonnante étude de l’architecte Marc Miram, auteur de nombreux ponts et passerelles, The Missing Link. Une passerelle reliant Gaza à la Cisjordanie…

L’exposition se termine avec un dessin d’Adel AbdessemedDrawing for hope II qui répond aux tableaux de Combas qui ouvrent le parcours dans le grand escalier…

Comme le souligne Eric Mézil :

« L’exposition s’ouvre et se referme avec des représentations de l’exode contemporain. L’«invitation au voyage» s’est transformée en flux migratoire. […] Si les artistes les plus engagés se sont fait les porte-drapeaux de ces oubliés de l’histoire, c’est parce que les mirages ne sont plus, comme au XIX° siècle, véhiculés par l’Orient, mais bien par l’Occident du nouveau millénaire : ce sont en effet les côtes européennes où miroite le rêve d’une vie meilleure, que tentent chaque nuit d’atteindre ces bateaux partis de Tanger, Tunis ou Tripoli, via Gibraltar ou Lampedusa ».

Lire sur ce blog :
Mirages d’Orient (1) : «Tangerama »
Mirages d’Orient (2) : «Arabesque »

En savoir plus :
Le site de la Collection Lambert

A propos de Shirin Neshat
Women of Allah
Galerie Jerome de Noirmont

A propos de Yan Pei-Ming

Son site internet 

A propos de  Walid Raad
Collection Nadour
Sfeir – Semler Gallery

A propos de  Mona Hatoum
Site du Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration :
– Bukhara (red and white), 2008
Site du Centre Pompidou
TateShots: Mona Hatoum, studio visit

A propos de Djamel Tatah
Son site internet
Sur le site du Creux de l’Enfer – Entretien avec Djamel Tatah
Site du Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration :
Sans titre, 2008
Dossier pédagogique

A propos de Wael Shawky
Cabaret Crusades sur You Tube
Conversation avec Eckhard Thiemann. Liverpool Arabic Arts Festival, Walker Art Gallery, 2011

A propos de Paul-Armand Gette
Site du CIRVA à Marseille

A propos de Moataz Nasr
Collection Nadour

A propos de Zaha Hadid
The Hague Villas, Spiral House, 1991 sue le site du FRAC Centre