Archives du mot-clé Miró

Miró, Vers l’infiniment libre, vers l’infiniment grand, au musée Paul Valéry, Sète

Jusqu’au 9 novembre 2014, le Musée Paul Valéry  présente près de70 œuvres ( peintures, œuvres sur papiers et quelques sculptures) dans  l’exposition intitulée Miró – Vers l’infiniment libre, vers l’infiniment grand.

Le projet

Dans son introduction au très riche catalogue, Maithé Vallès-Bled, directrice du Musée Paul Valéry et commissaire général souligne que son projet n’est pas celui d’une rétrospective, comme de nombreuses exposition consacrées à Joan  Miró, mais une volonté de « mettre en évidence tout à la fois l’extrême liberté de l’artiste sur les plans de l’esthétique, de son regard sur les guerres qui, en Espagne et en Europe, ont traversé son époque, de la représentation de la femme, et son aspiration à introduire dans ses œuvres une cosmogonie personnelle spontanément liée à l’immensité des espaces célestes ».

Maithé Vallès-Bled_1
Maithé Vallès-Bled, directrice du Musée Paul Valéry et commissaire général de l’exposition. Joan Miró, Oiseau dans la nuit, 8 décembre 1967, Huile sur toile, 190 x277 cm. Collection particulière, Suisse. (Cat.33)

Elle en précise également la démarche, tout en justifiant les éléments du titre de l’exposition :

Vers l’infiniment libre car, dans toutes les étapes qui scandent sa production, Miró ne cesse d’exprimer une indépendance d’esprit qui le maintient à l’écart de toute adhésion définitive à quelque doctrine que ce soit, si proche a-t-elle parfois pu lui paraître.

Ainsi, n’adhère-t-il jamais formellement au surréalisme, ainsi son nom n’est-il jamais mentionné dans les différents manifestes successivement publiés par André Breton. Car si le surréalisme correspond alors à son éloignement de toute représentation de la réalité visible, extérieure, il est loin d’en suivre tous les dogmes, comme n’a cessé de le lui reprocher André Breton – qui reconnaîtra cependant que sa production «atteste d’une liberté qui n’a pas été dépassée ».

Joan Miró, Peinture, 1925 - Cat.4
Joan Miró, Peinture, 1925. Huile sur toile, 65 x 81 cm. Collection particulière. Cat.4

Miró laisse un total libre-cours à la spontanéité. Sur ce chemin de liberté apparaissent les formes simples, géométriques, dépouillés, irréelles mais toujours identifiables, livrant une vision du « sujet » tout aussi lyrique qu’onirique.

(…) Un chemin de liberté sur lequel apparaît une représentation de la relation homme/femme relevant, avec le thème récurrent femme/oiseau (le mot oiseau étant en catalan, comme en français une désignation du sexe masculin), d’une symbolique érotique et poétique née spontanément sous le pinceau.

(…) C’est également sur ce chemin de liberté que s’expriment les positions politiques de l’artiste face aux drames contemporains de la guerre civile espagnole et de l’Europe en guerre ne manquent pas d’être présentes dans son œuvre.

Joan Miró, Peinture, 1936 - Cat.12
Joan Miró, Peinture, 1936. Technique mixte sur mansonite, 78 x 108 cm. Collection particulière, Suisse. Cat.12

(…) L’esthétique de Miró convie enfin à une interrogation sans cesse renouvelée de l’infiniment grand. Une esthétique issue d’une calligraphie inventée qui, des Constellations des années 1939-41 aux compositions des années 1970 évoquant une cartographie du ciel, en passant par l’expérience plus abstraite des monochromes – expression d’une extrême liberté dans laquelle se dissipe tout signe -, laisse l’univers envahir la surface de la toile. « On trouve très souvent des étoiles dans mon œuvre, devait préciser le peintre, parce que je me promène souvent en pleine nuit, je rêve de ciels étoilés et de constellations, cela m’impressionne et cette échelle de l’évasion qui est très souvent mise en valeur dans mon œuvre représente une envolée vers l’infini, vers le ciel en quittant la terre. » C’est à cet univers de symboles célestes, recourant à la poétique d’un langage pictural tout autant novateur qu’initiateur, que s’attachera également cette exposition. Un infiniment grand conduisant Miró à introduire dans ses tableaux, ainsi qu’il le précisait, « de toutes petites formes dans de grands espaces vides », et à formuler la quête ultime de sa démarche : « Ce que je cherche, c’est le mouvement immobile, quelque chose qui soit l’équivalence de l’éloquence du silence ».

Joan Miró, Personnages, oiseaux du 28 mars 1976. Huile sur toile, 162,5 x 316,5 cm. Collection particulière, Suisse. Cat.67
Joan Miró, Personnages, oiseaux du 28 mars 1976. Huile sur toile, 162,5 x 316,5 cm. Collection particulière, Suisse. Cat.67

L’exposition

L’exposition que nous présente Maithé Vallès-Bled est une invitation à un regard attentif et renouvelé sur le travail de Miró.

Les œuvres proposées sont rares, pour la plupart issues de collections privées, certaines exceptionnellement montrées. On retrouve certaines toiles de la collection Nahmad qui avaient été présentées au Kunsthaus de Zurich,en 2011. Quelques prêts sont issus de collections publiques (Centre Pompidou) et de la fondation Pilar i Joan Miró à Majorque et de la galerie Lelong à Paris.

Maithé Vallès-Bled, directrice du musée Paul Valéry, Joan Punyet Miró, petit-fils de Joan Miró et Elvira Cámara López, directrice de la fondation Pilar i Joan Miró à Majorque.
Maithé Vallès-Bled, directrice du musée Paul Valéry, Joan Punyet Miró, petit-fils de Joan Miró et Elvira Cámara López, directrice de la fondation Pilar i Joan Miró à Majorque.

L’accrochage sobre et sans effet assure un parcours fluide et clair. Il propose des rapprochements pertinents et évocateurs. L’éclairage est parfait, à de rares exceptions près pour quelques œuvres graphiques protégées par des vitrages.

Chaque cartel est accompagné d’une citation, souvent instructive et congruente. Majoritairement extraites de correspondances et d’entretiens avec Joan Miró, certaines proposent le regard d’amis, d’artistes, d’écrivains ou de critiques (Michel Leiris, Sebastia Gash, Tristan Tzara, André Breton, Alberto Giacometti, Patrick Waldberg, Antoni Tapies, Eugène Ionesco, Marcelin Pleynet, Jacques Dupin…)

Les textes de salle sont d’une très (trop ?) grande sobriété. Ils introduisent très brièvement chacune des quatre sections qui articulent le parcours de visite.

La scénographie, assez austère, invite le visiteur à un réel engagement dans sa découverte des peintures, œuvres graphiques et sculptures exposées.
La lecture attentive des textes qui accompagnent les cartels offre cependant des clés judicieuses pour apprécier les œuvres et pour comprendre le propos de cette très belle exposition.

Le catalogue publié par les Éditions Midi-pyrénéennes  est très complet. Les notices d’œuvres sont exemplaires (ce qui devient rare). Elles sont accompagnées de repères biographiques et d’une bibliographie synthétique de qualité.  Les essais éclairants sont signés Joan Punyet Miró, Christophe Averty, Jacqueline Munck, Rémi Labrusse et Stéphane Tarroux.

Le parcours de visite

Ouvert par un portait photographique de Miró par Yousuf Karsh, en 1966, le parcours s’articule en quatre sections. Nous empruntons les titres suivants au catalogue.

Miró par Yousuf Karsh, en 1966
Miró par Yousuf Karsh, en 1966

Vers une liberté esthétique

Dans cette séquence, trois petites salles et une dizaine d’œuvres suffisent à exposer le chemin vers la liberté emprunté par Joan Miró.
Des années de jeunesse à Barcelone, une huile sur bois de 1916 (Cat.1) et deux sur toiles de 1917 (Cat.2 et 3), nature morte et paysages montrent la période dite fauve de Miró, les influences de Van Gogh et Cézanne.

L’arrivée à Paris dans les années 1920, la rencontre de Picabia, l’amitié avec Masson, la rencontre des surréalistes, puis le rapprochement avec Arp, Ernst et la rencontre de Calder et Giacometti  offrent les moyens à  Miró de construire très vite son propre univers et son vocabulaire en toute indépendance . La toile de 1925 (Cat.4) et les deux très belles huiles, peintures métallisées, encre de chine et craie sur toile de 1927 (Cat. 5 et 6) en témoignent.

La troisième salle de cette première section s’accompagne d’un texte de Miró à propos de Klee qu’il découvre en 1925 : « Klee m’a fait comprendre qu’une tache, une spirale, un point même, peuvent être des sujets de peinture aussi bien qu’un visage, un paysage ou un monument ». Beaucoup de choses sont dites ici. Une très belle toile de 1927, Peinture(L’oiseau) (Cat.7) côtoie une huile de 1933 (Cat.8) et deux œuvres sur papier de 1936 et 1937 (cat.9 et 10).

Dans le bruit des guerres, une liberté de dire en silence

Cette deuxième section est sans aucun doute un moment très fort du parcours.

Une série de sept peintures sur mansonite, d’une collection particulière suisse, peintes à l’été 1936 au moment où les républicains espagnols prennent les armes  après de coup d’État des généraux conduits par Franco, montre l’engagement du peintre au côté des républicains, mais aussi son effroi (Cat.11 à 17). À leur propos, Miró dira : « Elles annoncent et inaugurent les années troubles et cruelles que le monde va vivre. Elles sont brossées sur mansonite. Elles fourmillent d’oppositions, de conflits, de contrastes. Je les appelle mes  » peintures sauvages « . L’imagination de la mort me fit créer des monstres qui m’attiraient et me repoussaient à la fois… »

Joan Miró, Peinture, 1936 - Cat.12
Joan Miró, Peinture, 1936 – Cat.12

Cet ensemble est accompagné par une œuvre sur toile de juillet 1939, Le vol d’un oiseau sur la plaine II (Cat.19). Exécutée quelques semaines avant de début de la Seconde Guerre mondiale, l’œuvre peinte dans des tonalités proches de la série de l’été 1936…

Joan Miró, Le vol d’un oiseau sur la plaine II, 1939 - Cat.19
Joan Miró, Le vol d’un oiseau sur la plaine II, 1939 – Cat.19

À ces œuvres contemporaines des noires années du fascisme en Europe,  Maithé Vallès-Bled a choisi avec bonheur de joindre une grande toile, Silence, datée du 17 mai 1968 (Cat.21). Le texte qui l’accompagne, extrait d’un propos  publié en août 1968 par les Nouvelles Littéraires est éloquent.

Joan Miró, Silence, 1968 - Cat.21
Joan Miró, Silence, 1968 – Cat.21

Joan Miró, Silence, 1968 - Cat.21 - Citation_1

Nous n’avons pas réellement compris d’une salle plongée dans le noir pour présenter l’affiche Aidez l’Espagne, 1937 (Cat.18) que Miró réalisa pour l’édition d’un timbre postal destiné à aider le gouvernement républicain espagnol. Nous n’avons pas compris  son rapprochement avec une petite huile sur toile de 1944, Personnages et oiseau dans la nuit (Cat.20 )…
Peut-être s’agit-il simplement de conditions particulières de conservation préventive…

D’un infini à l’autre

Avec près de la moitié des œuvres présentées, cette section est la plus importante de l’exposition.
Sa visite est aussi celle qui demande le plus d’investissement au visiteur. L’accrochage suit peu ou prou une logique chronologique, en tenant compte bien entendu des contraintes de la taille des œuvres et des cimaises. Il ménage quelques rapprochements particulièrement réussis.

Miró, Vers l’infiniment libre, vers l’infiniment grand, au musée Paul Valéry, Sète - Salle 05

Une première salle s’ouvre avec  des œuvres de la fin des années 40, peu après l’invention des Constellations auxquelles on peut rapprocher Figures et Constellations datée de 1949 (Cat.24). On remarque aussi Soirée snob chez la princesse, 1946 de la collection Nahmad (Cat.22) et une très belle Peinture de 1952 (Cat.27).

Sur le mur face à la mer, un ensemble en triptyque autour d’Oiseau dans l’espace, 1959 (Cat.30) avec deux prêts de la fondation  Miró de Majorque (Sans titre, 1971 – Cat.35 et Sans titre, c.1973-1978 – Cat.39).

Joan Miró, Sans titre, 1971 (Cat.35), Oiseau dans l’espace, 1959 (Cat.30),  Sans titre, c.1973-1978 (Cat.39)
Joan Miró, Sans titre, 1971 (Cat.35), Oiseau dans l’espace, 1959 (Cat.30), Sans titre, c.1973-1978 (Cat.39)

Sur la droite, un grand format, Oiseau dans la nuit, 1967 (Cat.33) de la collection Nahmad.

Joan Miró, Oiseau dans la nuit, 1967 - Cat.33
Joan Miró, Oiseau dans la nuit, 1967 – Cat.33

Dans l’espace suivant, autour d’une céramique en grès, Tête de 1981 (Cat.54), un ensemble d’œuvres majoritairement sur papier des années 70 et quelques peintures dont une étonnante Tête datée du 12 février 1976 (Cat.43).

Deux très belles huiles sur toile (Sans tire, 1975-1976 – Cat.37 et Sans titre, 1975 – Cat.38) de la fondation  Miró de Majorque dirigent le regard vers le dernier espace de cette section.

Miró, Vers l’infiniment libre, vers l’infiniment grand, au musée Paul Valéry, Sète - Salle 06

On y remarque une huile sur carton Sans titre de 1975 (Cat.40) qui contraste avec une peinture sur toile Sans titre de 1978 (Cat.50) et deux  huiles qui entretiennent un dialogue fécond (Personnage, 1977 – Cat.45 et Sans titre, 1978 – Cat.51).

Sous la citation de Miró qui termine l’introduction au catalogue de Maithé Vallès-Bled  « Ce que je cherche, c’est le mouvement immobile, quelque chose qui soit l’équivalence de l’éloquence du silence », la commissaire de l’exposition a choisi un exceptionnel ensemble de trois Bons à tirer pour la Fondation Palma de 1978 (Cat.46, 47 et 48). L’un d’eux est accompagné d’un extrait de l’article « l’impromptu intempestif » de Jacques Dupin dans le n° 193-194 de la revue Derrière le Miroir édité par Adrien Maeght.

Une représentation libre et mystérieuse de la femme

Cette dernière section s’organise autour de trois bronzes : Femme soleil de 1966 (Cat.61), Femme de 1967 (Cat.62) et Projet pour un monument de 1979 (Cat.64).
Les deux premières statues encadrent avec pertinence Femme et oiseau III/X de 1960 (Cat. 59).

Miró, Projet pour un monument de 1979 (Cat.64), Femme soleil de 1966 (Cat.61), Femme de 1967 (Cat.62) et  Femme et oiseau III/X de 1960 (Cat. 59)
Miró, Projet pour un monument de 1979 (Cat.64), Femme soleil de 1966 (Cat.61), Femme de 1967 (Cat.62) et Femme et oiseau III/X de 1960 (Cat. 59)

Personnages, oiseaux du 28 mars 1976 (Cat.67) est une des œuvres majeures présentées dans cette exposition. Elle est accompagnée par Femme dans la rue, 1973 (Cat.65) de la fondation Miró de Majorque.

Miró, Vers l’infiniment libre, vers l’infiniment grand, au musée Paul Valéry, Sète - Salle 08
Miró, Vers l’infiniment libre, vers l’infiniment grand, au musée Paul Valéry, Sète – Salle 08

Ces deux grands formats sont complétés par un ensemble de taille plus réduite dont le très délicat Peinture (Deux figures sous la lune), 1927 (Cat.55) et le très beau Vipère exaspérée devant l’oiseau rouge de 1955 (Cat.57) qui illustre la simplification de la palette du peintre dans les années 50 et dont Miró disait « Plus simple est l’alphabet, plus facile est la lecture ».

Le parcours s’achève par la projection continue d’un film pédagogique réalisé par le musée Paul Valéry, puis en bas de l’escalier, dans le hall d’accueil, par la rencontre d’un imposant bronze Femme, 1969 (Cat.63), prêt du Centre Pompidou.

En savoir plus :
Sur le site du musée Paul Valéry
Sur la page Facebook du musée Paul Valéry

Publicités