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Andres Serrano, « Ainsi soit-il » et « Un nouveau regard » à la Collection Lambert

Après deux années de travaux, la Collection Lambert en Avignon avait rouvert ses portes,  l’été dernier, pour un hommage à Patrice Chéreau dans l’hôtel de Caumont  et  une première présentation d’une sélection du fonds permanent de la collection dans l’Hôtel de Montfaucon, rénové avec intelligence par l’agence Berger & Berger.
Deux mois de travaux complémentaires et quelques réglages de détails ont été nécessaires avant  cette nouvelle double exposition qu’Eric Mézil propose du  20 décembre 2015 au 29 mai 2016.
Son ambition est « d’apporter un nouveau regard sur la Collection Lambert, ancré dans l’actualité de cette seconde décennie du XXIe siècle, et de mettre en lumière un artiste phare du fonds, dont les oeuvres dénoncent série après série les dérives et les travers de nos sociétés occidentales, Andres Serrano ».

« Ainsi soit-il »

« Ainsi soit-il » d’Andres Serrano reprend l’essentiel du propos présenté, le printemps dernier, pour l’inauguration du programme d’expositions hors les murs au Musée de Vence, ville natale d’Yvon Lambert. La présentation de ce projet, extraite du dossier de presse, est reproduite ci-dessous.

Andres Serrano, Black Supper I, II, III, IV, V, 1990. Collection Lambert.
Andres Serrano, Black Supper I, II, III, IV, V, 1990. Collection Lambert.

De cet artiste qui revendique être « un artiste chrétien », on n’a pas oublié le scandale qui avait accompagné la destruction de deux photographies (« Immersion Piss Christ »  et « Sœur Jeanne Myriam ») présentées, en 2011, dans l’exposition  «Je crois aux miracles» qui marquait les 10 ans de Collection Lambert en Avignon.

En 2006-2007, l’hôtel de Caumont nous avait offert avec  « La part maudite », la première exposition monographique en France du photographe américain.

On se souvient aussi  de la très belle lettre adressée à Yvon Lambert par Daniel Arasse , en 1993 à propos de la série « The Morgue » . Cette missive publiée chez Gallimard, sous le titre « Les Transis », en  2006, dans les « Anachroniques », après la mort du célèbre historien d’art, se terminait par ces mots :

« … c’est aussi à quoi provoque Andres Serrano : engager celui qui accepte de regarder ses œuvres à une expérience intime, proprement, à une méditation. On n’en sort pas exactement comme on y était entré. On y apprend, on s’y instruit, on s’y prépare. »

Andres Serrano, The Morgue (Death Unknown), 1992. Collection Lambert
Andres Serrano, The Morgue (Death Unknown), 1992. Collection Lambert

« Un nouveau regard »

« Un nouveau regard » est le titre choisi pour cette nouvelle sélection dans le  fonds exceptionnel de la Collection Lambert. Pour Eric Mezil, l’objectif est ici d’offrir au visiteur « un nouveau prisme. Plus que les mouvements qui la constituent, ce seront de grandes thématiques ou des artistes qui seront mis à l’honneur (…) La migration, la tragédie, le mythe, seront évoqués dans le début de l’accrochage, en écho à l’actualité troublée de cette seconde décennie du XXIe siècle, car depuis les années 60 l’oeuvre ne fait plus l’économie de l’environnement dans lequel elle est créée »…

Haim Steinbach, Untitled, 1990
Haim Steinbach, Untitled, 1990

Les œuvres de Miquel Barcelo, Claire Fontaine, Marcel Broodthaers, Mircea Cantor, Louis Jammes, Cy Twombly, Haim Steinbach, Louise Lawler, Francesco Clemente, Anselm Kiefer ou Giulio Paolin, construisent le parcours de visite où l’on retrouve Sol LeWitt, Robert Ryman, Robert Mangold, On Kawara, Carl Andre, Lawrence Weiner, Robert Barry
Daniel Buren, Olivier Mosset, ou Niele Toroni, occupent la grande galerie de l’Hôtel de Caumont et « Je révais d’un autre mode » de Claude Lévêque retrouve les combles pour lesquels cette oeuvre avait été créé à l’ouverture du musée en 2000.

Claude Lévêque, J'ai rêvé d'un autre monde, 2001 Dispositif in situ, Hôtel de Caumont, Collection Lambert, Avignon. Néon rouge surélevé, machine à brouillard. Diffusion sonore, grondement infra basse. Conception sonore en collaboration avec Gerome Nox. Photo Frank Couvreur
Claude Lévêque, J’ai rêvé d’un autre monde, 2001
Dispositif in situ, Hôtel de Caumont, Collection Lambert, Avignon.
Néon rouge surélevé, machine à brouillard.
Diffusion sonore, grondement infra basse. Conception sonore en collaboration avec Gerome Nox.
Photo Frank Couvreur

Après les travaux qui ont vu ses surfaces d’exposition plus que doublées, la Collection Lambert renoue avec sa pratique qui fait de chaque exposition « un renouvellement de l’expérience du bâtiment, des salles d’expositions et des œuvres de la collection »…

Commissariat : Eric Mézil, directeur de la Collection Lambert.
Catalogue : Introduction par Éric Mézil. Reproduction de photographies d’Andres Serrano mises en correspondance avec une iconographie classique. Textes de Daniel Arasse, « Les Transis », à propos de la série The Morgue , 2006. Essai d’Éric de Chassey sur les rapports entre l’art contemporain et l’église catholique pour la revue Comunio, 2012. Reportage photographique de François Hallard, réalisé dans l’appartement de l’artiste. Édition de l’Amateur / Collection Lambert, 2015

Chronique et compte rendu de visite à suivre.

En savoir plus :
Sur le site de la Collection Lambert
Sur la page Facebook de la Collection Lambert
Sur le site d’Andres Serrano
Andres Serrano sur le site de la Galerie Yvon Lambert
Andres Serrano, artiste prophète et Andres Serrano, photo-prophète sur le site de Tracks (Arte.Tv) avec un Portrait / interview de Serrano
Visite sonore de l’exposition « Ainsi soit-il » d’Andres Serrano, au musée de Vence, en compagnie de Stéphane Ibars de la collection Lambert sur le site de France Musique.

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Patrice Chéreau, un musée imaginaire. Collection Lambert

Pour sa réouverture, la Collection Lambert propose, jusqu’au 18 octobre 2015, « Patrice Chéreau, Un musée imaginaire », hommage à l’homme de théâtre, d’opéra et de cinéma, mort en octobre 2013.
Montée en moins d’une année, en même temps qu’un important chantier d’extension, Eric Mézil réussit à nous offrir un portrait émouvant, sensible et attachant d’un personnage riche, complexe, engagé et passionné.

Patrice Chéreau, Un musée imaginaire à la Collection Lambert, Avignon - Vue de l'exposition
Patrice Chéreau, Un musée imaginaire à la Collection Lambert, Avignon – Vue de l’exposition

On pouvait nourrir quelques craintes sur la manière dont la Collection Lambert rebondirait après « La disparition des lucioles », fabuleuse exposition présentée l’an dernier, à la prison Sainte-Anne.
Si les salles de l’Hôtel de Caumont apportent beaucoup moins d’émotions et de troubles que les murs de la prison, « Patrice Chéreau, Un musée imaginaire » propose un parcours captivant dans l’itinéraire du metteur en scène et comédien.

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La disparition des lucioles, en Avignon : Le ciel est, par-dessus le toit, si bleu, si calme !

Dans un précédent billet, nous avons souligné la richesse et l’intelligence de cette exposition qui permet aux œuvres exposées de construire des conversations, de faire écho avec le bâtiment de la prison Sainte Anne, tout en laissant au visiteur une place pour faire des liens et bâtir son histoire, son interprétation…

Prison Sainte Anne 02_1
Prison Sainte Anne Avignon. Mur d’enceinte, rue Migrenier.

Les impressions qui suivent ne relatent que le début d’une première visite lors de la présentation de presse, avant le vernissage, alors que l’accrochage n’était pas entièrement terminé.

De prochaines chroniques, après d’autres visites,  s’intéresseront  à la scénographie et aux autres sections du parcours qu’offre La disparition des lucioles.

Xavier Veilhan, Sans titre, 1993_1
Xavier Veilhan, Sans titre (Les policiers), 1993. Collection FRAC PACA

Accompagné par cinq policiers de Xavier Veilhan (Sans titre, 1993), le visiteur traverse la dernière zone de contact avec l’extérieur, les parloirs. Ces premiers lieux barrotés, qui ne sont pas encore des cellules, sont occupés entre autres par le film  Au-delà de cette limite, 1972 de Marcel Broodthaers, qui prend ici une dimension toute particulière et par Robert, 2001 de Zoé Léonard, étonnante évocation de son père, voyageur de commerce et de ses grands parents, parti pour les camps.

Dans un renfoncement, un néon clignotant de Ross Sinclair, citant Dante, prévient : Abandon All Hope, Ye Who Enter here, 2001 (Abandonnez tout espoir vous qui entrez ici…).

Le temps qui passe, le temps qu’il fait.

Commence alors dans le quartier des hommes, la première séquence du parcours autour du temps qui passe et du temps qu’il fait…

Rappelant le vers de Paul Verlaine « Le ciel est, par-dessus le toit, si bleu, si calme ! », Eric Mézil  écrit dans le catalogue : « Ce « Temps suspendu« , leitmotiv dans les témoignages de tous les prisonniers accompagne ce parcours artistique pour redire qu’en prison les heures, les journées et les mois semblent n’avoir jamais de fin […]Ce temps, c’est aussi la fluctuation météorologique à laquelle les détenus étaient si sensibles dans cette prison avignonnaise. Orientée au plein Nord, nichée à l’ombre du Rocher des Doms, la prison était glaciale quand le mistral s’y engouffrait et très humide du fait de la proximité du Rhône. Aussi un simple rayon de soleil offrait une joie fugace, une promesse d’espoir…  »

Sur les 110 mètres de long de ce premier couloir, une œuvre sonore de Dominique Gonzalès-Foerster, Promenade, 2007, accompagne discrètement  la déambulation, en mixant divers sons naturels qui évoquent le temps météorologique.

Massimo Bartolini, Untitled (Wave), 1997-2000
Massimo Bartolini, Untitled (Wave), 1997-2000.

Dans une petite cour, dite des Encombrants, l’installation de Massimo Bartolini, Untitled (Wave), 1997-2000, vague sans fin et toujours recommencée, exprime particulièrement bien ce temps interminable, infini…

Un peu plus loin, sur une grande plaque de marbre, posée dans le couloir, Trisha Donnelly a gravé le relief de la montagne de Bolzano(Sans titre, 2009)… moment figé d’un paysage devenu invisible… stèle funéraire sur une liberté disparue.

C’est  à travers le judas d’une porte cellulaire que l’on découvre un projet de Bouteille à la mer, 1970-1971,de Marcel Broodthaers.

Dans le couloir, une étonnante photo de Mircea Cantor All the Directions, 2000, rappelle un départ  pour n’importe, la volonté de fuir avec urgence un univers devenu étouffant…

On retrouve le temps qu’il fait, et la lenteur du temps qui passe, avec Skies, 2009, de Markus Schinwald, métaphore du ciel, découpage de nuages dans des œuvres chinées aux puces… Découpes de méchantes fenêtres dans un ciel entraperçu.

Markus Schinwald, Skies, 2009
Markus Schinwald, Skies, 2009

Hommage à Duchamp, About the Motion of Astronomical Bodies,2010, camera obscura de Gusmao et Paiva  est aussi une évocation de la nuit, des songes et la naissance de la lumière.

Dans une petite cellule pour deux personnes, sur une table, quelques fruits parcheminés et recousus par Zoé Leonard (Sans titre, 2003) rappellent les flétrissures du temps qui passe, mais aussi de petites besaces qui renferment trésors ou messages qui doivent rester secrets…

Puis, dans une série de cellules transformées par l’administration en pièces pour l’infirmière et l’assistante sociale, on trouve :

Deux diptyques de Roni Horn, le fameux Dead Howl,1997, chouette empaillée qui suggère ici à la fois la nuit et la mort, fait face au double portrait de l’artiste enfant, Dead Howl v.2,1999, autoportrait androgyne, en chouette…

Roni Horn,Dead Howl,1997
Roni Horn,Dead Howl,1997
Roni Horn,Dead Howl v.2,1999
Roni Horn,Dead Howl v.2,1999

Above the Weather, 2011 de Jason Dodge est une pièce de tissu en laine, bleu nuit, dont le fil a une longueur (12 km) équivalente à celle qui sépare la terre de la stratosphère…  au-dessus du temps qu’il fait, au-dessus de la météo !
À côté, Into Black,2009, série de feuilles de papier photographique qui sont arrivées non exposées à la prison. Lentement insolées, elles sont de réelles captures de la lumière pénitentiaire et de sa temporalité…

Plus loin, un des grands tirages de Nan Goldin, commandé pour l’exposition la Beauté, en 2000, par Jean de Loisy. Bruce in the Smoke, 2000, à la Solfatara près de Pompei est une envoûtante suggestion du temps qui passe, comme du temps qu’il fait…

Nan Goldin, Bruce in the Smoke, 2000
Nan Goldin, Bruce in the Smoke, 2000

Dans le couloir dit du « pliage du linge »,  s’est échoué un bateau lesté de livres de plomb et de gravats de béton, d’Anselm Kiefer. Asche für Paul Celan, 2006, (Cendres pour Paul Celan) est ,sans doute, une œuvre importante de la Collection Lambert. On sait que Kiefer est né en 1945, l’année où Celan quitte les camps de la mort. Il rendra de multiples hommages au poète juif qui se suicida en 1970. Si cette pièce trouve sa place à l’endroit où elle est placée, on comprend moins bien sa résonance avec le thème de cette première section.

Anselm Kiefer, Asche für Paul Celan, 2006
Anselm Kiefer, Asche für Paul Celan, 2006

Il en va de même avec la série d’œuvres d’Ana Mendieta qui occupent la pièce suivante,  évocations à la fois de végétaux et de corps féminins…

À l’inverse, la très belle installation de Kiki Smith, Girl with a Globe,1998, fait ressentir avec force ce « temps suspendu » décrit  dans les témoignages de prisonniers !

Kiki Smith, «Girl with Globe», 1998, installation, courtesy Galleria Raffaella Cortese
Kiki Smith, Girl with Globe, 1998, installation, courtesy Galleria Raffaella Cortese

Sticks, 1975, un labyrinthe de Richard Long précède la captivante vidéo de Kimsooja, A laundry Woman, 2000, qui trouve toute sa place dans ce premier chapitre.

Spore Speakers, 2008 de Louis Gréaud est une oeuvre inquiétante, assemblage  d’aliens dégoulinants, luminescents et suspendus… Pour Eric Mézil, cette pièce rappelle à la fois sa découverte de la prison, mais aussi d’étranges et menaçantes lucioles…

Louis Gréaud, Spore Speakers, 2008
Louis Gréaud, Spore Speakers, 2008

Commandé à l’occasion de l’exposition, Cobaye, 2014 de Gloria Friedmann précède Limit of a projection II, 1967, une pièce de David Lamelas. Ces deux œuvres dialoguent de manière intéressante avec leur environnement (surtout celle de Gloria Friedmann). Mais on aurait tout aussi bien pu retrouver ailleurs, dans le parcours. On perçoit mal leur lien avec Le temps qui passe, le temps qu’il fait

Gloria Friedmann, Cobaye, 2014
Gloria Friedmann, Cobaye, 2014

En faisant un mauvais jeu de mots, on peut dire qu’avec l’installation de Spencer Finch, Blue (Sky over Los Alamos), 2000, le propos est plus lumineux. On retrouve dans cette pièce à la fois un rappel des lucioles, mais une suggestion du ciel étoilé, du temps chronologique et météorologique.

Spencer Finch, Blue (Sky over Los Alamos), 2000
Spencer Finch, Blue (Sky over Los Alamos), 2000

C’est avec cette œuvre que se termine la première séquence de l’exposition…

De lourdes grilles conduisent dans un premier quartier des isolés où commence le chapitre suivant de La disparition des lucioles, intitulé  « Surveiller et punir » en référence à l’ouvrage majeur de Michel Foucault, sous-titré Naissance de la prison

En savoir plus :
Sur le site de la Collection Lambert en Avignon
Sur la page Facebook de la Collection Lambert en Avignon

Mirages d’Orient (3) : « De Sardanapale à la place Tahir »

Dans cette troisième partie de l’exposition Mirages d’Orient, grenades & figues de barbarie à la Collection Lambert, la place des artistes contemporains originaires de l’Orient s’affirme avec plus de force.  L’histoire ancienne vient faire écho aux évènements les plus contemporains.

Cette section débute par des petits passages assez étroits dans lesquels le visiteur se retrouve tour à tour face au portrait de Rania de Jordanie, puis de son époux et enfin du couple Asma et Bachar El-Assadde de Syrie. Ces grandes aquarelles monochromes ont été réalisées par le peintre franco-chinois  Yan Pei-Ming, pour cette exposition. Elles appartiennent dans un ensemble de 150 portraits d’hommes et de femmes réalisés à partir de photographies trouvées sur internet. Cette série rassemble des figures qui ont marqué l’histoire récente du monde arabe.

Ces couloirs conduisent à l’installation du collectif Claire Fontaine Foreigners everywhere dont les néons affichent alternativement ce texte «Foreigners everywhere» en arabe et hébreu.

Le parcours propose ensuite les œuvres très denses de l’iranienne Shirin Neshat  qui interrogent sur la place et l’image de La Femme dans la révolution islamique.  Guardians of the Revolution est une extraordinaire  photographie (encre sur tirage argentique) issue de la série Women of Alla, 1994.

Un espace est réservé à  The Shadow Under the Web , 1997. Cette installation vidéo projette, sur les quatre murs de la salle, des séquences qui  montrent simultanément, à grande échelle, la silhouette de la même  femme (Shirin Neshat ?). Enveloppée dans un tchador noir, elle se déplace au ralenti dans des espaces symboliques d’ autorités masculines indifférentes.

Neshat Shirin. The shadow under the web
Neshat Shirin.The shadow under the web , 1997. Vidéo.

Une grande salle aveugle est consacrée à la série photographique We Decided To Let Them Say « We Are Convinced » Twice. It Was More Convincing This Way du libanais Walid Raad. Réalisés en 2002, à partir de négatifs pris  1982 à Beyrouth,  ces grands tirages évoquent  irrésistiblement la situation actuelle de la Syrie.

Au pied de l’escalier aux miroirs noirs de Boltansky, dans la vitrine sur la rue Violette, sur une table à roulettes identique à celles qui sont utilisées dans les morgues…  les grenades multicolores en cristal de Mona Hatoum.

Au rez-de-chaussée de l’aile sur cour, un ensemble de quatre grands panneaux de Djamel Tatah occupent un large espace horizontal. Ses personnages grandeur nature, accroché à hauteur d’homme, sans contexte géographique ou historique, semblent nous interroger…
La figure représentée peut être vue comme l’allégorie d’une certaine jeunesse actuelle, que l’on rencontre  de part et d’autre de la Méditerranée, les « Hittistes ». Ce nom dérive du mot « Hit » qui signifie dire en Algérois « mur ». Les « Hittistes » sont littéralement « ceux qui tiennent les murs ». Autrement dit,  ce sont  des jeunes qui s’adossent  à un mur, parce qu’ils n’ont pas de place à la maison, et pas d’activité précise dans la société. Le long d’un mur, les hittistes attendent : leur espace, c’est la rue passante…  Ce qui émerge de ces personnages, c’est une impression de dépouillement et de grande solitude.
Djamel Tatah, qui se revendique l’influence de Matisse, définit sa peinture comme une figuration humaniste…  Techniquement, il associe la photographie, la numérisation des images et la technique ancienne de la peinture à la cire.

Un peu plus loin, une série de cinq photographies de Régis Perray, Dans le désert il n’y a pas que des pierres.

Le passage vers les salons qui ouvrent sur le jardin est en partie consacré au travail d’Adel Abdessemed.

  • Une maquette en carton du dispositif imaginé par l’artiste et une vidéo de la performance dans les jardins de la Villa Medici, à Rome, témoignent de projet Dio présenté lors de l’exposition Les Mutants à l’Académie de France, en 2010.
  • Un dessin préparatoire évoque les quatre Christ tressés avec du fil barbelé de la collection Pinault,  récemment exposés au côté du célèbre retable d’Issenheim à Colmar.
  • Un dernier dessin, offert par l’artiste à la Collection Lambert à l’occasion de cette exposition, représente la figure du  Joueur de flûte que l’on retrouve dans la vidéo projetée à l’Église des Célestins.

Ces œuvres graphiques d’Adel Abdessemed sont mises en regard avec des études  prêtées par le musée Ingres de Montauban et avec un dessin de Delacroix d’une collection privée que l’on avait déjà vu à Aix en 2011.

Une salle noire,  contiguë, est réservée à la projection du premier épisode  des Croisades vues par les Arabes (Cabaret Crusades ) réalisé par l’égyptien Waël Shawky, sur le texte d’Amin Malouf.
The Horror Show File, 2010 évoque le début des croisades, de 1095 à 1099. Il utilise des marionnettes à fils en bois, vieilles de 200 ans, très expressives,  de la tradition piémontaise  (collection Lupi à Turin). Le film a été réalisé en Italie dans la Cittadellarte de l’artiste Michelangelo Pistoletto.
Il faut impérativement prendre la demi-heure nécessaire pour voir ce travail remarquable qui est un des points forts du parcours.

Marseille-Provence 2013 propose actuellement le deuxième volet, The Path to Cairo (2012), réalisé à Aubagne, dans le cadre d’un Atelier de l’Euro Méditerranée. Une centaine de marionnettes en céramique et une centaine de santons racontent les cinquante ans qui suivirent la prise de Jérusalem (Exposition Ici, Ailleurs, espace Panorama de la Friche de la Belle de Mai, jusqu’au 31 mars).

La première salle sur jardin offre un ensemble assez disparate.
Une installation de l’égyptien Moataz Nasr, 18 Days, 2011 évoque la « révolution » égyptienne. Il s’agit d’une évocation brute, sans  médiation, de l’histoire immédiate qui rassemble tracts, panneaux, prospectus, posters et banderoles collectés durant la révolution égyptienne, place Tahrir, entre le 25 janvier et 11 février 2011. La voix des hommes et des femmes du Caire nous est transmise sans distance par Moataz Nasr, qui ne cache pas son enthousiasme :

« Le temps de la révolution a  été le plus important de ma vie. Je n’avais jamais pensé que je  verrais autant d’Égyptiens unis, hurlant à la face du dictateur. Dix-huit jours  ont apporté plus que trois décennies d’injustice. Je  suis très optimiste, la révolution est le point de départ d’une  nouvelle génération qui ne sera jamais d’accord avec l’injustice.  La révolution a affecté et continuera d’affecter mon travail ». Roxana Azimi, Printemps arabe : Paradis perdus ?, Le Quotidien de l’Art , n°14, octobre 2011.

Pourquoi cette installation est-elle juxtaposée au monumental  et peu convaincant « Jérémie enchaîné dictant ses prophéties à Baruch » d’Henri Lehmann de 1842 ?  Quel rapport entre ces  prophéties et les  événements en Égypte?
La présence de The Last Gasp (Dernier souffle) de Yan Pei-Ming est plus évidente. Il s’agit du portrait du dictateur libyen  Muammar al-Kadhafi,  entre la vie et la mort… Mais pourquoi avoir placé ce tableau dans un coin de la salle ? Pourquoi imposer au visiteur de reculer dans l’enfilade pour pouvoir l’apprécier ?

L’accrochage dans la salle suivante est également hétéroclite. Une œuvre  kitch à souhait dont Pierre et Gilles ont le secret (la Vierge à l´Enfant, 2009) côtoie Le loukoum rose d’Aziyadé  de  Paul-Armand Gette.  Ces « sucreries » en verre réalisée au CIRVA de Marseille font référence au roman publié anonymement par Pierre Loti en 1879 et qui raconte l’histoire d’amour entre un officier de marine européen et une jeune femme d’un harem en Turquie. Ceux qui connaissent le travail de Genette ne seront pas surpris de découvrir de multiples allusions sexuelles dans ces « turkish delights » et tout particulièrement dans les coins supposés avoir été « sucés » pour mieux en découvrir la couleur…

Istanbul semble faire le lien avec l’ensemble des gouaches sur papier d’Emir El Qiz intitulé Costumes d’apparat de la première délégation ottomane dans la Cité Papale
Par contre,  la relation entre ses trois œuvres et les dessins de l’architecte Zaha Hadid pour le projet The Hague Villas, Spiral House, 1991 est honnêtement difficile à comprendre…

Le grand salon accueille une autre des pièces majeures de cette exposition. Il s’agit d’un grand panneau de presque six mètres sur trois d’Anselm Kiefer, The Fertile Crescent. Cette toile a été présentée par la galerie Lia Rumma à Milan, cet automne. Dans cette exposition, qui lui était entièrement dédiée, Kiefer plongeait une fois de plus dans l’Histoire, dans le berceau de la civilisation, la bande de terre qui s’étend de l’Égypte antique à la Mésopotamie, ce croissant fertile…

Anselm-Kiefer
Anselm Kiefer The fertile crescent, 2009
Acrylique, huile, gomme laqueet sable sur toile, 280x570x 8 cm
ⓒAnselm Kiefer Courtesy Lia Rumma Gallery, Milan/Naples

L’œuvre de Kiefer est accompagnée de l’installation Oasis de Zilvinas Kempinas, régulièrement présentée à l’hôtel de Caumont.

La salle suivante présente un ensemble intéressant d’œuvres contemporaines autour d’un tapis de Mona Hatoum Bukhara (Red & White). Référence aux souvenirs de l’artiste et à son enfance, ce tapis symbolise aussi  l’univers que le migrant emporte avec lui. En creux, des arrachements font apparaître la trame, et dessine une mappemonde selon la projection de Peters qui  respecte les dimensions des continents  et donne au Sud  des proportions plus correctes.

Dans l’installation vidéo de Charles Sandison, Left to right,2008, des milliers de mots calligraphiés en arabe se transforment peu à peu en deux mains qui s’unissent.

Idriss Khan a photographié sur une même plaque argentique toutes les pages du Coran, Holy Quran, 2004.  Ces pages se superposent en traçant une étrange partition…

La dernière salle avant la librairie propose une installation de la photographe et vidéaste israélienne Michal Royner, Black Board Cyprus, projection de petites silhouettes sur des stèles de pierre. En face l’étonnante étude de l’architecte Marc Miram, auteur de nombreux ponts et passerelles, The Missing Link. Une passerelle reliant Gaza à la Cisjordanie…

L’exposition se termine avec un dessin d’Adel AbdessemedDrawing for hope II qui répond aux tableaux de Combas qui ouvrent le parcours dans le grand escalier…

Comme le souligne Eric Mézil :

« L’exposition s’ouvre et se referme avec des représentations de l’exode contemporain. L’«invitation au voyage» s’est transformée en flux migratoire. […] Si les artistes les plus engagés se sont fait les porte-drapeaux de ces oubliés de l’histoire, c’est parce que les mirages ne sont plus, comme au XIX° siècle, véhiculés par l’Orient, mais bien par l’Occident du nouveau millénaire : ce sont en effet les côtes européennes où miroite le rêve d’une vie meilleure, que tentent chaque nuit d’atteindre ces bateaux partis de Tanger, Tunis ou Tripoli, via Gibraltar ou Lampedusa ».

Lire sur ce blog :
Mirages d’Orient (1) : «Tangerama »
Mirages d’Orient (2) : «Arabesque »

En savoir plus :
Le site de la Collection Lambert

A propos de Shirin Neshat
Women of Allah
Galerie Jerome de Noirmont

A propos de Yan Pei-Ming

Son site internet 

A propos de  Walid Raad
Collection Nadour
Sfeir – Semler Gallery

A propos de  Mona Hatoum
Site du Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration :
– Bukhara (red and white), 2008
Site du Centre Pompidou
TateShots: Mona Hatoum, studio visit

A propos de Djamel Tatah
Son site internet
Sur le site du Creux de l’Enfer – Entretien avec Djamel Tatah
Site du Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration :
Sans titre, 2008
Dossier pédagogique

A propos de Wael Shawky
Cabaret Crusades sur You Tube
Conversation avec Eckhard Thiemann. Liverpool Arabic Arts Festival, Walker Art Gallery, 2011

A propos de Paul-Armand Gette
Site du CIRVA à Marseille

A propos de Moataz Nasr
Collection Nadour

A propos de Zaha Hadid
The Hague Villas, Spiral House, 1991 sue le site du FRAC Centre

« Mirages d’Orient, grenades & figues de barbarie » à la Collection Lambert

Mirages-OrientL’exposition proposée par Eric Mézil à la Collection Lambert en Avignon confronte les visions d’un Orient souvent rêvé, quelquefois fantasmé, mais parfois aussi sans concessions  d’artistes des deux rives de la Méditerranée. Une relation à la fois forte et fragile… Un chassé-croisé entre présent et passé, entre occident et orient…

Mirages d’Orient, grenades & figues de barbarie. Chassé-croisé en Méditerranée.
Jusqu’au 28 avril à l’hôtel de Caumont et à l’Église des Ceslestins.

Dans le texte qu’il propose aux visiteurs, le directeur de la Collection Lambert, commissaire de cette exposition, rappelle :

« La grenade  est à la fois le fruit vénéré par chacune des trois religions monothéistes et le nom de la cité espagnole où ces religions ont su cohabiter en harmonie et  les figues de Barbarie, à la fois piquantes et douceâtres, allient toutes les contrées méditerranéennes qui vont de l’Atlas aux portes de l’Orient ».

La grenade est aussi une arme de guerre offensive. Ce que n’oublie pas Mona Hatoum dans les délicates sculptures en cristal de son installation Nature morte aux grenades. C’est cette œuvre, visible depuis l’extérieur, dans la rue Violette, qui a été choisie pour l’affiche de l’exposition.

Pour illustrer ces Mirages d’Orient et ce Chassé-croisé en Méditerranée,Eric  Mézil  a réuni  plus de 70 artistes d’hier et d’aujourd’hui

La richesse de l’exposition qui occupe l’ensemble de l’hôtel de Caumont et le nombre des œuvres exposées diluent parfois le discours, souvent généreux, d’Eric Mézil. Pratiquement tous les formes d’expression sont représentées.

Les œuvres très fortes côtoient des pièces plus mineures au caractère parfois anecdotique. La confrontation des objets est quelquefois moins immédiate, moins productive qu’elle ne l’était à Aix-en-Provence pour Voyage en Orient, De Pierre Loti à Nan Goldin présenté à la Galerie d’art du Conseil général , dans l’Hôtel de Castillon, fin 2011. Mais à cette période, le « Printemps Arabe » gardait encore son odeur de jasmin…

Aujourd’hui, les résultats des élections en Tunisie et en Égypte, l’actualité dramatique dans ces deux pays, la force des mouvements religieux, la guerre en Syrie semblent avoir freiné le vent de liberté et d’espoir du printemps 2011… Ce climat politique désenchanté donne peut-être le sentiment d’une exposition qui exige plus d’efforts au visiteur.

Toutefois, le foisonnement et la diversité des propositions présentées, l’élégance de la mise en espace et l’utilisation pertinente des œuvres les plus fortes réussissent toujours à rattraper l’attention quand elle décline.

L’exposition est construite en deux volets. Une première partie, « Tangerama » et « Arbabesques », montre la fascination exercée par ce Mirage d’Orient sur les artistes et les intellectuels occidentaux. Dans la section suivante,« De Sardanapale à la place Tahir »,  la place des artistes contemporains originaires de l’Orient s’affirme avec plus de force.  L’histoire ancienne vient faire écho aux évènements les plus contemporains.

Lire sur ce blog :
Mirages d’Orient (1) : «Tangerama »
Mirages d’Orient (2) : «Arabesque »
Mirages d’Orient (3) : «De Sardanapale à la place Tahir»

En savoir plus :
Le site de la Collection Lambert en Avignon.
Le dossier de presse.

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