Archives pour la catégorie Musée Réattu

De Clergue à Picasso, les Picasso de la collection Clergue au musée Réattu

Depuis le 4 octobre 2014 et jusqu’au 4 janvier 2015, le musée Réattu propose avec  De Clergue à Picasso, une découverte de la collection Picasso appartenant au photographe arlésien. Cet événement  est conçu comme un prolongement des Clergue d’Arles , l’exposition hommage à Lucien Clergue que le musée présente depuis le 5 juillet.

Parmi la soixantaine de pièces constituant la collection Clergue, on découvre avec intérêt des dessins originaux, des gravures à la pointe-sèche, à l’eau-forte, à l’aquatinte, des linogravures et des documents, souvent dédicacé par Picasso à « son ami Lucien Clergue ».  Ces œuvres sont accompagnées, en fin de parcours, par une sélection de photographies de Picasso et de ses proches par Clergue. L’ensemble évoque la relation amicale entre les deux hommes et leur rencontre qui fut déterminante dans la carrière du photographe.

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Les Clergue d’Arles, dans les collections du musée Réattu

Avec l’exposition Les Clergue d’Arles , photographies de Lucien Clergue dans les collections du musée Réattu, le Musée et la ville d’Arles rendent hommage au photographe, du 5 juillet 2014 au 4 janvier 2015, à l’occasion de ses 80 ans.

Les Clergues d'Arles - Affiche

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Nuage au musée Réattu, Arles : Impressions de visite (2)

Un billet précédent avait présenté l’exposition et l’accrochage des œuvres dans les salles de la Commanderie de Saint-Pierre. Ces impressions de visite se poursuivent ici  avec les œuvres mises en scène dans le Grand Prieuré de l’Ordre de Malte.

Après quelques marches, les anamorphoses de Markus Raetz et Georges Rousse commencent par nous faire tourner la tête et Corinne Mercadier prouve avec une photographie de sa série Une fois et pas plus qu’il est possible d’attraper des nuages !

Patrick Bailly-Maître-Grand montre dans sa série Les Matins des mondes que l’expresso du matin peut cacher nuage et dragon… Ce fameux Drac qui sommeille dans les tréfonds du musée. Faut-il interpréter cette réapparition de la machine à café ?
Riwan Tromeur, inventeur du personnage Sven Stördhal, créateur d’une société savante qui collectionne des objets qui n’existent pas, propose trois sculptures de cette collecte ethnographique imaginaire : Le Nuage est un gâteau du ciel, La Caresse du nuage au flanc du mont Wei et Le Grand Nuage de Magellan….
Une délicate « encre flottante », technique japonaise d’Arnaud Vassieux et une très belle photographie par Shomei Tomatsu d’une prostituée dont le souffle, véritable nuage pneumatique, complètent avec bonheur l’accrochage dans cette petite salle voutée.

Retour au « jeu » avec les œuvres de Françoise Coutant et en particulier avec son Promenoir à nuages et sa Petite colère… Ses larmes du ciel délicatement suspendues sur des ressorts viennent flotter au-dessus du Rhône. Ces pièces  sont associées aux étranges montages photographiques de Robert & Shana ParkeHarrison.  De troublants personnages à  la Buster Keaton y exécutent une chorégraphie assez surréaliste dans de curieux rapports aux éléments naturels : Cloud Cleaner, Cloud Catcher et Tethered Sky

Un peu plus loin, Robert Therrien propose une sculpture qui assemble tôles d’acier soudées et robinets pour un Silver Cloud qui semble sorti d’un cartoon. C’est au monde du jouet que paraît appartenir le nuage à surface variable de René Bertholo aux délicats mécanismes. À proximité, on découvre un cale porte ou plutôt un cale nuage en bronze de Christian Rothacher et un étonnant paysage de Jean-Luc Hattemer ou un charmant nuage d’albâtre vient délicatement  se poser sur un chaudron de cuivre…

Vue de la salle.
Robert Therrien , Sans titre (Silver Cloud), 1993René Bertholo, Nuvem com superficie variavel III, 1967Jean-Luc Hattemer, Paysage, 2010

L’exposition abandonne brutalement le monde du jeu. Le nuage « ascenseur pour l’imaginaire » fait place au nuage porteur de crise et de menaces.
Cornelia Parker présente trois photographies de sa série Avoided Object  qui représentent un ciel menaçant au-dessus du Musée Impérial de la Guerre à Londres. Ces images ont été prises avec l’appareil-photo qui appartenait à Hoess, commandant du camp d’Auschwitz … l’homme qui aurait eu l’idée d’utiliser le gaz Zyklon B ! Nuages ou nuées funestes ?
Michèle Moutashar expose, dans cette même salle, l’installation vidéo Projection de Laurent Grasso.  Dans des rues désertes, un terrifiant nuage avance vers nous, il semble tout avaler… Le lieu et l’époque sont difficiles à identifier, mais ils évoquent à la fois le funeste nuage de poussières qui déferlait dans les rues de Manhattan, il y a un peu plus de 10 ans, le souvenir de Tchernobyl ou la perspective de pollutions fatales… Le moniteur vidéo très « vintage » est installé juste à côté d’une petite huile de la série Studies into the past. Dans l’esprit du siècle d’or hollandais, un nuage déferle dans une rue d’une ville du XVIIème…  En rapprochant ces deux œuvres, Grasso cherche à créer un trouble, l’illusion d’une documentation et d’une mémoire factice.

Au fond d’un petit cabinet sombre, Charlotte Charbonnel présente une installation, ADN, aperçu de nuage. C’est une expérience éphémère, véritable culture de « nuage » d’une durée approximative de 60 heures qui s’appuie sur des travaux de Marie Curie. Dans des bocaux de verre, elle réalise un mélange non miscible d’eau distillée et d’alcool, dans lequel elle capture un nuage de lait qui évolue dans le temps, se diluant ou se concentrant selon les paramètres de l’environnement…
Une petite vitrine expose  Wolke schlägt Wurzeln (Nuage prenant racines) de Christian Rothacher, délicate sculpture d’albâtre et de bois.
En face, Pierre-Alain Hubert, pyrotechnicien marseillais, présente dans une petite vitrine intitulée  La céleste demeure, l’ordonnance d’un professeur du Val de Grâce qui prescrit : « Pour rejoindre la céleste demeure, prendre une cuillère de nuage, matin, midi et soir ». L’ Installation est accompagnée, bien entendu, d’une cuillère et d’un morceau de coton, indispensables à l’exécution de la prescription !

Retour au spirituel et à la métaphysique dans une salle où l’on retrouve Dieter Appelt, un habitué de ces cimaises[1].Pour cette exposition, il a prêté une racine d’arbre en forme de nuage du XVIIe siècle, originaire de Chine. Cette racine taoïste aurait eu, à ses dires, une influence importante sur son travail. Photographe, cinéaste, sculpteur, chanteur d’opéra et mathématicien, il nous propose en parallèle Black Cloud, un panneau photographique dans lequel les images sont mystérieusement peut-être par de mystérieuses de combinaisons de « sérialité et mouvement, en associant la notation métrique des œuvres du compositeur contemporain Iannis Xenakis aux suites élaborées au XIIIe siècle par le mathématicien italien Fibonacci [2]»…
Einstein’s Abstracts de Cornelia Parker apparaissent comme des représentations d’un ciel de traîne… Mais en fait cette étonnante série de quatre photographies sont des microphotographies du tableau noir recouvert par les équations d’Einstein, lors de sa conférence sur la théorie de la relativité, à Oxford en 1931 !
Cette œuvre surprenante est en vis-à-vis avec Skyline de Michael Hakimi peinture à la bombe, traces d’un paysage urbain qui a une forme mais pas de contours…

Dieter Appelt est à nouveau présent dans la salle suivante avec Der Fleck auf dem Spiegel, den der Atemhauch schafft (La tache que laisse le souffle sur le miroir), une série de 28 photographies où l’artiste capte le reflet de son visage sur un miroir qu’il trouble par la buée produite par son souffle. Le travail sur le temps, récurrent chez Appelt fait en même temps écho au souffle d’artiste de Piero Manzoni… À proximité, Michèle Moutashar propose une très précieuse installation de Jean-Baptiste Caron Le petit attracteur. Il s’agit d’une structure sur pieds en béton au-dessus de laquelle semble léviter un petit amas de poussière grâce à un procédé d’illusion d’optique. Ce « nuage  flottant » est en fait un agrégat de fibres de tissu récupéré dans le nombril de l’artiste… Florent Jumel  dans ParisArt définit ainsi son travail « Jean-Baptiste Caron semble dans ses œuvres vouloir échapper à la gravité du monde réel, comme obsédé par l’ascension. Entre gravité et légèreté, au sens propre comme au sens figuré, l’artiste oscille entre illusion et réalité [3]».
Une très belle sculpture métallique d’Iñigo Manglano-Ovalle Hurricane (Ouragan) compète cet ensemble.

Forme lente d’Arnaud Vasseux est une installation créée pour l’exposition. Elle occupe la tribune de la chapelle. Selon l’artiste, il convient de regarder l’œuvre au plus près et non à distance…Dans un entretien avec  Juliette Lageyre, il précise son intention : «[…] le Cassable que je voudrais réaliser, ce serait plutôt une « formation », moins une forme au sens où d’une chose décidée, dessinée, planifiée, mais plutôt une formation, une suite de mouvements sans plan ni maquette. Ça va se décider sur place, en rapport avec l’espace, avec cette lumière extérieure. C’est un assemblage de gouttes de plâtre donc il y a des analogies mais ça ne fera pas un nuage, ça ne sera pas à l’image d’un nuage. Donc, pas une représentation du nuage, mais un phénomène physique, une formation qui peut avoir un rapport avec le phénomène nuage, mais dans une consistance opposée [4] ».

Arnaud Vasseux, Forme lente, 2013. plâtre, filet - dimensions variables - oeuvre produite.
Arnaud Vasseux, Forme lente, 2013. plâtre, filet – dimensions variables – Oeuvre produite.

Faute de fresques corrégiennes, la chapelle est investi par une œuvre mobile et pneumatique de Michael Sailstorfer  Cumulus. Une chambre à air de camion projette son ombre en forme de nuage mobile qui circule le long de la voûte… une sorte de pied-de-nez malicieux en direction de histoire de la peinture religieuse…

Michael Sailstorfer, Cumulus, Arles, 2013. Installation - chambres à air en caoutchouc, moteur, lampe. Oeuvre produite.
Michael Sailstorfer, Cumulus, Arles, 2013. Installation – chambres à air en caoutchouc, moteur, lampe. Oeuvre produite.

Dans l’escalier, une troublante installation vidéo de  Leandro Erlich Avion nous place dans la situation d’un voyageur qui observe un ciel nuageux derrière son hublot…

La grande salle du deuxième étage est consacrée à la présentation des œuvres de Jocelyne Alloucherie  et de Javier Pérez.
L’installation Levitas de Javier Pérez est un cheminement de 12 bulles de verre réalisé au CIRVA à Marseille. Dans chaque sphère, un pied droit puis gauche a laissé une empreinte. Le site du Guggenheim de Bilbao en donne la description suivante : « Dans l’installation Levitas, une figure absente a laissé une empreinte mystérieuse : une piste de boules en verre informes portant des empreintes de pas. […]L’utilisation du verre dans cette œuvre déchaîne un jeu métaphorique : la forme du pied est attrapée à l’intérieur des boules en verre, qui sont comme des chambres pneumatiques transparentes, de sorte que, bien que le caractère physique du corps soit éphémère, la recherche de contact avec le monde extérieur se trouve limitée par une autre peau externe. Les pieds peuvent suggérer des pas ailés, par référence au besoin de l’homme d’échapper à lui-même pour être perméable au monde, une idée importante chez Pérez. Cependant, les boules dans lesquelles ils se trouvent les attachent au sol pour qu’ils ne puissent jamais se détacher. De cette façon, Pérez fait référence au vol infructueux de notre intérieur vers l’extérieur [5]».
Cette installation est accompagnée d’un étonnant  dessin à l’encre Cúmulo I qui mérite attention.

Javier Pérez, Levitas, 1998. Coll. CIRVA, Marseille. Photo D.R. © J. Pérez 12 sphères de verre – entre 50 et 60 cm de diamètre chacune
Javier Pérez, Levitas, 1998. Coll. CIRVA, Marseille. Photo D.R. © J. Pérez
12 sphères de verre – entre 50 et 60 cm de diamètre chacune

Les cinq grandes photographies de la série Terre de sang de Jocelyne Alloucherie  accompagnent avec pertinence l’œuvre de Pérez. L’artiste québécoise utilise des tirages photographiques de ciels, puis elle souffle un sable rouge du Saint-Laurent directement sur la table su scanner. Les impressions numériques finales évoquent des paysages imaginaires d’orages et de tempêtes…

Le parcours se termine par une pièce face au Rhône qui fut longtemps le bureau de la conservatrice et qui est devenu depuis quelques années une chambre d’écoute pour la présentation d’œuvres sonores. Céleste Boursier-Mougenot y présente veille. Cette installation transforme la pièce en camera obscura dans laquelle l’image du Rhône et du ciel est projetée. Un amas de coussins accueille le public pour apprécier ce paysage mouvant et une œuvre sonore dans laquelle les sons extérieurs (passants, bateaux, oiseaux…) sont captés par un micro, puis transformés par des données qui proviennent en temps réel d’une station météorologique (température, humidité,pression,  vitesse du vent…). Le résultat est magique, le lieu aussi… et rien d’interdit de s’y assoupir !

Enfin, sur un des murs de la cour du Grand Prieuré de l’Ordre de Malte, une sculpture de la série Infinity  de Richard Deacon reflète de manière infinie le ciel d’Arles. Cette pièce d’acier, mise en forme par pression, (une sorte de souffle pour Michèle Moutashar) offre de surprenants aspects selon l’endroit d’où on l’observe.

Pour conclure à propos cette exposition exceptionnelle…  on se contentera de citer Michèle Moutashar dans le petit livret « A pas contés » destiné au visiteur :

« Saluer le formidable labyrinthe que forme la double spirale de l’ancien Grand Prieuré. C’est lui qui aura littéralement moulé toute l’exposition. Et ce qui est sorti de cette louche-là forma à son tour nuage[6] ».

Saluons aussi le travail exceptionnel de la conservatrice du musée Réattu et de son équipe. Ils nous ont proposé ces dernières années des expositions remarquables associant avec un rare bonheur les œuvres issues des collections et celles de créateurs très inspirés.

On ne peut que regretter le départ de Michèle Moutashar qui marque sans aucun doute la fin d’une très riche période pour ce musée magique.


[1] On garde le souvenir de « Ramifications »,la très belle exposition monographique que le musée lui avait consacré en 2007.
[2] Texte de présentation de l’exposition cinema prisma, Dieter Appelt à la Maison Rouge en 2005-2006 : http://www.lamaisonrouge.org/IMG/pdf/03-mr_journal_Appelt_Delahaye_Curlet-3.pdf
[3] Florent Jumel  « Jean-Baptiste Caron, Degrés d’incertitude », ParisArt : http://www.paris-art.com/marche-art/degres-d-incertitude/jean-baptiste-caron/7856.html
[4] Entretien avec Arnaud Vasseux par Juliette Lageyre : http://www.museereattu.arles.fr/assets/files/pdf/nuages/entretien_arnaud_vasseux.pdf
[5] Site du musée Guggenheim de Bilbao : http://www.guggenheim-bilbao.es/fr/oeuvres/levitas-3/
[6] Michèle Moutashar « A pas contés », petit guide distribué au visiteur.

En savoir plus :
Sur le site du musée Réattu
Sur la page Facebook  du musée Réattu
Sur le site Marseille-Provence 2013
Sur la page Arles de Marseille-Provence 2013
Sur la page Facebook Arles, an 2013

Le musée propose sur son site une remarquable documentation a props des artistes. Dans ce billet, un lien sur le nom de chaque artiste conduit au fichier pdf qui fait l’inventaire des documents disponibles à la bibliothèque du musée et à quelques références en ligne. L’ensemble est consultable à cette adresse : http://www.museereattu.arles.fr/actualit%C3%A9s-du-nuage.html

Reportage France 3


[1] Émission  Info culture, culture info 13/05/13 : « lundi des nuages » sur 3DFM : http://www.radio3dfm.com/content/info-culture-culture-info-2
[2] Ibid
[3] Ibid
[4] Jean Arp, Jours effeuillés, poèmes, essais, souvenirs, 1920-1965, Paris, Gallimard, 1966
[5] Émission  Info culture, culture info 13/05/13 : « lundi des nuages » sur 3DFM
[6] http://fr.wikipedia.org/wiki/Qi_(spiritualit%C3%A9)
[7]Entretien avec Michèle Moutasha « Le corps du nuage », Propos recueillis par Claude Lorin : http://www.journalzibeline.fr/le-corps-du-nuage/
[8] Nuage, « Geographies » Arles, Actes Sud, 2013
[9] Ibid
[10] Entretien entre Gilbert Perlein et Jaume Plensa, à l’occasion de l’exposition au MAMAC en 2007 : http://www.mamac-nice.org/francais/exposition_tempo/musee/pensa2007/entretien.html
[11] Michèle Moutashar « A pas contés », petit guide distribué au visiteur.
[12] Entretien entre Jean-Blaise Picheral et Juliette Lageyre. Dossier de presse.
[13] Michèle Moutashar « A pas contés », petit guide distribué au visiteur.
[14] Ibid

 

 

Nuage au musée Réattu, Arles : Impressions de visite (1)

Michèle Moutashar devant Nuage IV de Jaume Plensa. Présentation de presse.
Michèle Moutashar devant Nuage IV de Jaume Plensa. Présentation de presse.

Avec Nuage, présenté au musée Réattu, Michèle Moutashar nous offre, une nouvelle fois, une exposition remarquable, d’une grande richesse, pleine de sensibilité et l’intelligence…

Pour cette dernière exposition, comme directrice du musée, elle a rassemblé un peu plus de 120 œuvres produites par 57 artistes, après avoir pratiqué une miraculeuse pêche à la palangrotte, sur les conseils de Jean Arp.

Le projet de cette exposition trouve son origine à la suite d’un cambriolage vieux de trente ans… C’est avec un humour malicieux que  Michèle Moutashar raconte, au micro d’une radio locale d’Arles (3DFM[1]),  pourquoi  la disparition d’une indispensable machine à café italienne la conduisit à Parme… Au hasard d’une déambulation dans la ville, elle découvre dans les nuages des fresques du Corrège au Duomo,  de multiples aspects.  Leur sensualité, voire  leur érotisme  transforment ces « objets de peinture en objets métaphysiques [2]» qui font alors émerger l’idée d’un sujet d’exposition…

Encore fallait-il trouver comment attraper ces « objets d’émerveillement, véritables ascenseurs pour l’imaginaire »[3]…
C’est le sculpteur Jean Arp qui lui fournit un guide pour concevoir cette exposition avec en particulier  cette phrase extraite de son journal :

« Celui qui veut abattre un nuage avec des flèches épuisera en vain ses flèches. Beaucoup de sculpteurs ressemblent à ces étranges chasseurs. Voici ce qu’il faut faire : on charme le nuage d’un air de violon sur un tambour ou d’un air de tambour sur un violon. Alors il n’y a pas long que le nuage descende, qu’il se prélasse de bonheur par terre et qu’enfin, rempli de complaisance, il se pétrifie. C’est ainsi qu’en un tourne-main, le sculpteur réalise la plus belle des sculptures » [4].

Une évidence s’affirmait alors, « l’exposition Nuage n’était pas dans le ciel, mais sur la terre. Il fallait donc partir à la recherche de nuages incarnés[5] »…

Michèle Moutashar ajoute un fil rouge essentiel à son propos : la Chine, où le nuage est la manifestation du principe fondamental de l’univers et du souffle vital, le qi[6].
On retrouve de multiples manifestations de ce souffle dans les œuvres présentées, même si les objets chinois sont peu nombreux …

Dans un entretien accordé au journal Zibeline, elle affirme : « Pour moi il y a deux manières de faire des expositions. La première, la plus fréquente : vous avez une théorie et vous allez chercher des œuvres qui confirment votre théorie. C’est la meilleure façon d’empêcher le spectateur d’entrer en contact avec l’œuvre d’art. Pour moi une œuvre d’art est un corps vivant qui parle, le minimum est de pouvoir lui donner la possibilité de s’exprimer [7]».

Michèle Moutashar rappelle dans un très beau texte « Géographies », publié par Actes Sud, que les « œuvres d’art, y compris les peintures sont avant tout des corps : choses mentales incarnées […] Elles ont par conséquent une façon de questionner l’espace que seul un autre corps est à même d’entendre […]  et les turbulences qu’elles opèrent dans les lieux où on les pose sont l’élixir du parcours.  […]Tout accrochage […]est (devrait être) la mise en composantes égales de trois corps, celui de l’œuvre, celui de l’espace autour et celui du visiteur qui fait couture[8] ».

Elle souligne, selon une expression exprimée par Jocelyne Alloucherie, que la conception de cette exposition et son accrochage, fidèle à ce qui avait été élaboré par le passé, échappe « au principe de la continuité pour adopter celui de contiguïté [9]».

Tout commence dans la cour du Gleditsia, avec  une figure récurrente de Jaume Plensa, méditative, assise ici sur un rocher (Nuage IV)… Que cherche-t-elle à nous dire avec les lettres de divers alphabets qui forment  son enveloppe, « la mémoire de son volume, la trace laissée par son passage[10] »… Peut-être que « les pierres sont les racines des nuages[11] » ?
Quels secrets sont échangés avec Les Génies de Jean-Blaise Picheral ? « Ces Génies sont issus de l’empreinte digitale,qui est l’ancêtre de l’ADN […]. Les  empreintes ne sont jamais pareilles, l’ADN ce n’est jamais le même, comme les nuages… […] De plus, les formes des Génies sont un peu des génies volants, presque des formes de nuages[12] ».

Après avoir fait retentir les deux gongs de Matter-Spirit de Jaume Plensa, puis avoir lu la « seule vraie partition céleste de l’exposition[13] » avec  la Carte des vents de Jacqueline Salmon, on percevra le délicat dialogue entre la pierre de médiation d’un lettré chinois et une très belle image d’Edward Weston des Dunes d’Oceanao.

Les silver clouds d’Andy Warhol viennent refléter les lumières du ciel et du fleuve dans l’ancien atelier de Jacques Réattu. Selon leur humeur, ils n’hésitent pas à poursuivre nonchalamment le visiteur dans la pièce suivante… Dans laquelle, Michèle Moutachar a réussi à réaliser le rêve de réunir le Nuage de Spilliaert et l’Ombre de nuage de Arp, mais aussi un très sensuel Ciel Postiche de Brassai.

Un peu plus loin, les œuvres de  Brigitte Garcia, Dora Maar, Man Ray et Meret Oppenhein entretiennent des conversations pleines de charme…

Si Magritte n’a pu être extrait de coffres-forts surréalistes, Pol Bury, Anselm Kiefer et Chema Madoz proposent « les clés des innombrables portes de l’acenseur à nuages… »[14]

Dans une ambiance lumineuse propice à la médiation et au rêve, deux superbes diptyques de Jean-Baptiste Huynh de sa série Intime Infini  voisinent avec une étrange météorite de sa collection qui a pris forme de nuage… Un peu plus loin, un appui-tête chinois de la dynastie Song en forme de nuage côtoie chapeaux et coiffe de mariée de Yohji Yamamoto.

Puis c’est la découverte inattendue chez Manzoni de deux Achromes, proches des nuages du Corrège… et un souffle d’artiste, un des éléments pneumatiques qui courent à travers l’exposition. Une curieuse Histoire de la peinture de Jordi Alcaraz voisine avec une photographie de la suite Blank conservée par le musée.

Piero Manzoni, Achrome, 1961. Coll. Heart-Herning Museum of Contemporary Art, Danemark - Fondation Manzoni. Photo D.R. © ADAGP, Paris 2013 Laine et tissu – 55 x 46 x 2,5 cm
Piero Manzoni, Achrome, 1961. Coll. Heart-Herning Museum of Contemporary Art, Danemark – Fondation Manzoni. Photo D.R. © ADAGP, Paris 2013
Laine et tissu – 55 x 46 x 2,5 cm

La conservatrice qui se déclare volontiers un peu joueuse et facétieuse, a rassemblé dans une même salle, autour du coton, un pêchage Man Ray, encadré à sa droite  et à sa gauche par des photos de Susanna Hesselberg et de Martin d’Orgeval. Dans la série des mannequins photographiés par Raoul Ubac, lors de  l’Exposition internationale du surréalisme à la Galerie des Beaux-Arts en 1938, celui de Maurice Henry présentait une coiffure suffisamment  cotonneuse pour trouver sa place ici. Une Machine à poèmes et un Coup de fil à Pierre Restany de Marcel Broodthaers  à la ouate surréaliste accompagnent ce « laboratoire du rêve ».

Juste à côté, le coton a disparu, mais le rêve se prolonge… Cacahuète, cintres, microsillon se transforment en nuages avec Marina Abramovic, Man Ray et Cornelia Parker. Le collectif Présence Panchounette nous offre un Ciel sans nuage mais aussi un Nuage sans ciel

L’exposition démontre ensuite avec les Cuerpos celestes (ADN Kerry James Marshall et de Lisa Lee) de  Iñigo Manglano-Ovalle que nous ne sommes que Nuage ! Une explosion de coléoptère photographié par Yves Trémorin le confirme… Les sceptiques pourront examiner la chose à l’aide du néphoscope mis à leur disposition…

À l’instant où le parcours quitte la Commanderie de Saint-Pierre avant de se poursuivre dans les salles du Grand Prieuré de l’Ordre de Malte, nous suspendons ces impressions de visite que nous poursuivrons dans un billet ultérieur.

En savoir plus :
Sur le site du musée Réattu
Sur la page Facebook  du musée Réattu
Sur le site Marseille-Provence 2013
Sur la page Arles de Marseille-Provence 2013
Sur la page Facebook Arles, an 2013

Le musée propose sur son site une remarquable documentation a props des artistes. Dans ce billet, un lien sur le nom de chaque artiste conduit au fichier pdf qui fait l’inventaire des documents disponibles à la bibliothèque du musée et à quelques références en ligne. L’ensemble est consultable à cette adresse : http://www.museereattu.arles.fr/actualit%C3%A9s-du-nuage.html

Reportage France 3


[1] Émission  Info culture, culture info 13/05/13 : « lundi des nuages » sur 3DFM : http://www.radio3dfm.com/content/info-culture-culture-info-2
[2] Ibid
[3] Ibid
[4] Jean Arp, Jours effeuillés, poèmes, essais, souvenirs, 1920-1965, Paris, Gallimard, 1966
[5] Émission  Info culture, culture info 13/05/13 : « lundi des nuages » sur 3DFM
[6] http://fr.wikipedia.org/wiki/Qi_(spiritualit%C3%A9)
[7]Entretien avec Michèle Moutasha « Le corps du nuage », Propos recueillis par Claude Lorin : http://www.journalzibeline.fr/le-corps-du-nuage/
[8] Nuage, « Geographies » Arles, Actes Sud, 2013
[9] Ibid
[10] Entretien entre Gilbert Perlein et Jaume Plensa, à l’occasion de l’exposition au MAMAC en 2007 : http://www.mamac-nice.org/francais/exposition_tempo/musee/pensa2007/entretien.html
[11] Michèle Moutashar « A pas contés », petit guide distribué au visiteur.
[12] Entretien entre Jean-Blaise Picheral et Juliette Lageyre. Dossier de presse.
[13] Michèle Moutashar « A pas contés », petit guide distribué au visiteur.
[14] Ibid

 

 

Exposition Nuage, Musée Réattu, Arles

Nuage - AfficheChaque année, le musée Reattu sait nous surprendre en renouvelant la sélection et l’accrochage d’œuvres de sa collection, en troublant celui-ci par l’invitation d’artistes contemporains qui viennent dialoguer avec le lieu et ses œuvres, en  produisant des expositions temporaires inédites et  d’une rare grande qualité…

Cette année, Michèle Moutashar, conservateur en chef du patrimoine et  directrice du musée Réattu, libère la totalité des espaces dont elle dispose (plus de 1.000 m2) pour nous présenter Nuage du 16 mai et jusqu’au 31 octobre. Elle assure le commissariat de cette exposition qui a été reconnue d’intérêt national par le Ministère de la Culture et de la Communication.
L’exposition Nuage s’inscrit dans la programmation de Marseille-Provence 2013.

Bien entendu, nous reviendrons sur cette exposition dès que nous aurons eu la possibilité de la visiter (c’est fait, premières impressions ici). En attendant, voici quelques lignes de présentation extraites du dossier de presse :

L’origine du projet

Si l’idée même du projet a trouvé sa source dans la nudité des nuages peints par Le Corrège à la Cathédrale de Parme, la conception de l’exposition est guidée par un passage du journal de Jean Arp, Jours effeuillés :

« Celui qui veut abattre un nuage avec des flèches épuisera en vain ses flèches. Beaucoup de sculpteurs ressemblent à ces étranges chasseurs. Voici ce qu’il faut faire : on charme le nuage d’un air de violon sur un tambour ou d’un air de tambour sur un violon. Alors il n’y a pas long que le nuage descende, qu’il se prélasse de bonheur par terre et qu’enfin, rempli de complaisance, il se pétrifie. C’est ainsi qu’en un tourne-main, le sculpteur réalise la plus belle des sculptures » [1].

C’est donc loin de la question du paysage et de la représentation, mais au plus près du corps, dans l’intimité du lien reliant l’ombilic au nuage, que se développe toute l’exposition.

La composition de l’exposition

Elle réunit plus de 120 oeuvres, dont certaines réalisées spécialement pour l’exposition, et 57 artistes : sculptures, installations – parfois réalisées spécialement pour le lieu – peintures, oeuvres sonores, photographies, vêtements, vidéos… – , s’y répondent en un champ de résonances multiples mêlant les genres et les géographies…

Le fil rouge qui traverse toute l’exposition apparaît dès l’entrée du parcours : une ancienne « pierre de méditation« , objet de lettré chinois, manifeste l’omniprésence du Nuage porteur d’énergie vitale dans toute la culture de l’Extrême-Orient, qu’on retrouve plus loin avec un extraordinaire oreiller en forme de nuage de la dynastie Song (XIIIe siècle).

Tout le corps de l’exposition est ainsi travaillé, à la manière d’un diapason, par la constellation que dessinent en creux trois fragments empruntés à la nature, trois objets insignes, qui condensent, notamment à travers les collections dont ils sont issus, l’infini de la relation de l’homme au nuage : un rocher, une racine d’arbre du XVIIe siècle, et une météorite…

Le premier mouvement, conduit par le rêve et la lévitation, débute par l’installation des fameux Silver Clouds d’Andy Warhol – en tête-à-tête avec la courbe du grand Rhône –, associe les sculptures de Arp, chez qui presque tout est nuage, aux encres de Spilliaert, et conduit de Meret Oppenheim aux photo-montages de Brassaï ou Dora Maar, aux diptyques de Jean-Baptiste Huynh

Au plus près d’un dialogue de plus en plus charnel avec le nuage, la suite du parcours déambule librement dans un laboratoire où Piero Manzoni, Man Ray, Raoul Ubac, Marcel Broodthaers, Susanna Hesselberg… font un usage particulier du coton, et où les cacahuètes, le plomb, les microsillons, les cintres, les coléoptères, les tableaux noirs, les tasses de café, les robinets de jardin et les téléphones participent allègrement à cette cuisine aussi ludique que métaphysique de l’objet-nuage.

L’extraordinaire labyrinthe intérieur que dessine l’architecture de l’ancien Grand Prieuré de Malte – cours, loggias, tribunes, chapelle, enroulement d’espaces tantôt intimes, tantôt dédiés au paysage – permet une approche extrêmement mouvante en symbiose avec le thème : de Cornelia Parker à Robert Therrien, Javier Pérez, Anselm Kiefer, Iñigo Manglano-Ovalle ou Michael Sailstorfer…, minuscules ou sans limites, les oeuvres disent tous les foisonnements de sens du nuage, tout à la fois objet pictural, outil critique, bouillon de culture, poche d’énergie, souffle spirituel, barbe à papa, figure de crise, machines à bulles, poème visuel ou agitateur de fiction scientifique…

Un thème universel – touchant à la fois aux mathématiques, aux sciences naturelles, à la musique, à l’informatique, au cinéma, ou à la littérature – qui permet un travail en profondeur avec de multiples partenaires et s’adresse à tous les publics par le biais d’une programmation culturelle très intense.

Liste des artistes :

Marina Abramovic – Jordi Alcaraz – Jocelyne Alloucherie – Dieter Appelt – Jean Arp – Patrick Bailly-Maître-Grand – René Bertholo – Céleste Boursier-Mougenot – – Brassaï – Marcel Broodthaers – Pol Bury – Jean-Baptiste Caron – Charlotte Charbonnel – Françoise Coutant – Richard Deacon – Martin D’Orgeval – Leandro Erlich – Brigitte Garcia – Luca Gilli – Laurent Grasso – Michael Hakimi – Jean-Luc Hattemer – Susanna Hesselberg – Pierre-Alain Hubert – Jean-Baptiste Huynh – Nathalie Joiris – Anselm Kiefer – Dora Maar – Chema Madoz – Iñigo Manglano-Ovalle – Man Ray – Piero Manzoni – Corinne Mercadier – Meret Oppenheim – Robert & Shana ParkeHarrisson – Cornelia Parker – Javier Pérez – Jean-Blaise Picheral – Jaume Plensa – Présence Panchounette – Christian Rothacher – Georges Rousse – Michael Sailstorfer – Jacqueline Salmon – Jim Shaw – Léon Spilliaert – Robert Therrien – Shomei Tomatsu – Yves Trémorin – Riwan Tromeur – Raoul Ubac – Arnaud Vasseux – Wang Ya-Hui – Andy Warhol – Edward Weston – Yohji Yamamoto.

En savoir plus :
Sur le site du musée Réattu
Sur le site Marseille-Provence 2013
Sure la page Arles de Marseille-Provence 2013


[1] 1. Jean Arp, Jours effeuillés, poèmes, essais, souvenirs, 1920-1965, Paris, Gallimard, 1966