Archives pour la catégorie Nîmes – Arles – Avignon

Andres Serrano, « Ainsi soit-il » et « Un nouveau regard » à la Collection Lambert

Après deux années de travaux, la Collection Lambert en Avignon avait rouvert ses portes,  l’été dernier, pour un hommage à Patrice Chéreau dans l’hôtel de Caumont  et  une première présentation d’une sélection du fonds permanent de la collection dans l’Hôtel de Montfaucon, rénové avec intelligence par l’agence Berger & Berger.
Deux mois de travaux complémentaires et quelques réglages de détails ont été nécessaires avant  cette nouvelle double exposition qu’Eric Mézil propose du  20 décembre 2015 au 29 mai 2016.
Son ambition est « d’apporter un nouveau regard sur la Collection Lambert, ancré dans l’actualité de cette seconde décennie du XXIe siècle, et de mettre en lumière un artiste phare du fonds, dont les oeuvres dénoncent série après série les dérives et les travers de nos sociétés occidentales, Andres Serrano ».

« Ainsi soit-il »

« Ainsi soit-il » d’Andres Serrano reprend l’essentiel du propos présenté, le printemps dernier, pour l’inauguration du programme d’expositions hors les murs au Musée de Vence, ville natale d’Yvon Lambert. La présentation de ce projet, extraite du dossier de presse, est reproduite ci-dessous.

Andres Serrano, Black Supper I, II, III, IV, V, 1990. Collection Lambert.
Andres Serrano, Black Supper I, II, III, IV, V, 1990. Collection Lambert.

De cet artiste qui revendique être « un artiste chrétien », on n’a pas oublié le scandale qui avait accompagné la destruction de deux photographies (« Immersion Piss Christ »  et « Sœur Jeanne Myriam ») présentées, en 2011, dans l’exposition  «Je crois aux miracles» qui marquait les 10 ans de Collection Lambert en Avignon.

En 2006-2007, l’hôtel de Caumont nous avait offert avec  « La part maudite », la première exposition monographique en France du photographe américain.

On se souvient aussi  de la très belle lettre adressée à Yvon Lambert par Daniel Arasse , en 1993 à propos de la série « The Morgue » . Cette missive publiée chez Gallimard, sous le titre « Les Transis », en  2006, dans les « Anachroniques », après la mort du célèbre historien d’art, se terminait par ces mots :

« … c’est aussi à quoi provoque Andres Serrano : engager celui qui accepte de regarder ses œuvres à une expérience intime, proprement, à une méditation. On n’en sort pas exactement comme on y était entré. On y apprend, on s’y instruit, on s’y prépare. »

Andres Serrano, The Morgue (Death Unknown), 1992. Collection Lambert
Andres Serrano, The Morgue (Death Unknown), 1992. Collection Lambert

« Un nouveau regard »

« Un nouveau regard » est le titre choisi pour cette nouvelle sélection dans le  fonds exceptionnel de la Collection Lambert. Pour Eric Mezil, l’objectif est ici d’offrir au visiteur « un nouveau prisme. Plus que les mouvements qui la constituent, ce seront de grandes thématiques ou des artistes qui seront mis à l’honneur (…) La migration, la tragédie, le mythe, seront évoqués dans le début de l’accrochage, en écho à l’actualité troublée de cette seconde décennie du XXIe siècle, car depuis les années 60 l’oeuvre ne fait plus l’économie de l’environnement dans lequel elle est créée »…

Haim Steinbach, Untitled, 1990
Haim Steinbach, Untitled, 1990

Les œuvres de Miquel Barcelo, Claire Fontaine, Marcel Broodthaers, Mircea Cantor, Louis Jammes, Cy Twombly, Haim Steinbach, Louise Lawler, Francesco Clemente, Anselm Kiefer ou Giulio Paolin, construisent le parcours de visite où l’on retrouve Sol LeWitt, Robert Ryman, Robert Mangold, On Kawara, Carl Andre, Lawrence Weiner, Robert Barry
Daniel Buren, Olivier Mosset, ou Niele Toroni, occupent la grande galerie de l’Hôtel de Caumont et « Je révais d’un autre mode » de Claude Lévêque retrouve les combles pour lesquels cette oeuvre avait été créé à l’ouverture du musée en 2000.

Claude Lévêque, J'ai rêvé d'un autre monde, 2001 Dispositif in situ, Hôtel de Caumont, Collection Lambert, Avignon. Néon rouge surélevé, machine à brouillard. Diffusion sonore, grondement infra basse. Conception sonore en collaboration avec Gerome Nox. Photo Frank Couvreur
Claude Lévêque, J’ai rêvé d’un autre monde, 2001
Dispositif in situ, Hôtel de Caumont, Collection Lambert, Avignon.
Néon rouge surélevé, machine à brouillard.
Diffusion sonore, grondement infra basse. Conception sonore en collaboration avec Gerome Nox.
Photo Frank Couvreur

Après les travaux qui ont vu ses surfaces d’exposition plus que doublées, la Collection Lambert renoue avec sa pratique qui fait de chaque exposition « un renouvellement de l’expérience du bâtiment, des salles d’expositions et des œuvres de la collection »…

Commissariat : Eric Mézil, directeur de la Collection Lambert.
Catalogue : Introduction par Éric Mézil. Reproduction de photographies d’Andres Serrano mises en correspondance avec une iconographie classique. Textes de Daniel Arasse, « Les Transis », à propos de la série The Morgue , 2006. Essai d’Éric de Chassey sur les rapports entre l’art contemporain et l’église catholique pour la revue Comunio, 2012. Reportage photographique de François Hallard, réalisé dans l’appartement de l’artiste. Édition de l’Amateur / Collection Lambert, 2015

Chronique et compte rendu de visite à suivre.

En savoir plus :
Sur le site de la Collection Lambert
Sur la page Facebook de la Collection Lambert
Sur le site d’Andres Serrano
Andres Serrano sur le site de la Galerie Yvon Lambert
Andres Serrano, artiste prophète et Andres Serrano, photo-prophète sur le site de Tracks (Arte.Tv) avec un Portrait / interview de Serrano
Visite sonore de l’exposition « Ainsi soit-il » d’Andres Serrano, au musée de Vence, en compagnie de Stéphane Ibars de la collection Lambert sur le site de France Musique.

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Georges Rousse à Campredon

Jusqu’au 21 février 2016, Campredon présente « Collectionneur d’espaces », une exposition de  Georges Rousse.
Sur les cimaises du centre d’art de l’Isle-sur-la-Sorgue, on retrouve une partie de l’exposition « Utopia », présentée au Familistère de Guise, l’été dernier.

Trente-quatre photographies grand format et dix dessins occupent les salles en enfilade au rez-de-chaussée et au premier étage de Campredon. « Collectionneur d’espaces »montre la continuité du travail de Georges Rousse depuis les années 1980 jusqu’à nos jours.

Regarder les images de Georges Rousse suppose un peu de temps et d’attention pour en percevoir la poésie et comprendre la relation très particulière entre l’architecture, la peinture, la photographie qu’il nous propose :

« L’architecture est la condition première et préalable à mon travail. Sans elle, mon œuvre n’existerait pas. Dans l’image que je fabrique, je me dois de partager toute l’émotion que j’ai ressentie en découvrant les lieux, en y déambulant, puis dans le lent travail de leur transformation. C’est ce que j’appellerai agrandir le hors-champ de la photographie. » Georges Rousse

L’exposition

Très souvent, Georges Rousse accompagne ses expositions d’une installation réalisée in situ. La compréhension de son  travail est alors immédiate. Ce n’est pas le cas pour « Collectionneur d’espaces » à Campredon. Certes, on peut certes le regretter mais on peut aussi en comprendre les probables raisons : une actualité très chargée pour l’artiste en cette fin d’année 2015 et la difficulté d’intervenir dans un lieu protégé au titre des Monuments Historiques.

À l’exception d’un texte d’introduction dans le hall, l’exposition n’offre pas d’autres informations que les cartels très succincts qui accompagnent les œuvres.

Film Peru
« Georges Rousse, La Lumière et la ruine » de Gilles Perru

Pour les visiteurs qui ignorent le processus de travail de Georges Rousse, il est certainement profitable de commencer la visite par le film « Georges Rousse, La Lumière et la ruine » de Gilles Perru,  projeté en continu au deuxième étage d’hôtel  particulier. On peut également suggérer de suivre une visite guidée.
Dans notre compte-rendu de visite, chaque fois que cela était possible, des vidéos qui illustrent la construction des images de Georges Rousse, ont été intégrées. On reproduit également, à la fin de cet article, quelques lignes du texte d’Alain Sayag pour le N° 123 du Photo Poche, consacré à Georges Rousse, dont on conseille la lecture.

Sans logique chronologique, le parcours est essentiellement construit autour des formes géométriques récurrentes dans le travail de Georges Rousse (carré, cercle, triangle, étoile, mots). Une place importante est accordé aux images réalisées lors de son intervention au Familistère de Guise.

Georges Rousse, Utopia 2015. Tirage lambda sur Papier photo. 125 x 160 cm. ©Georges Rousse 2015
Georges Rousse, Utopia 2015. Tirage lambda sur Papier photo. 125 x 160 cm. ©Georges Rousse 2015

Si les tirages sur dibond assurent très bon confort visuel, malheureusement, la lumière naturelle de l’après-midi produit quelques reflets dérangeants sur les vitrages de protection des tirages sur papier.

L’absence de mise en contexte des images est probablement souhaitée par l’artiste… Certains pourront le regretter.
L’exposition exige un regard attentif du visiteur. Il faut accorder du temps à chaque image pour laisser le trouble et l’équivoque s’installer, pour en apprécier la poésie et pour construire ses propres histoires…

Étoile

Au pied de l’escalier, le visiteur est accueilli avec un grand tirage d’une installation architecturale complexe, réalisée en 2013, au rez-de-chaussée du  Museo d’Arte Contemporáneo (M.A.C.) de Santiago de Chile.

Georges Rousse, Santiago de Chile, 2013 - « Collectionneur d’espaces » à Campredon.jpg
Georges Rousse, Santiago de Chile, 2013 – « Collectionneur d’espaces » à Campredon

Le motif géométrique de l’étoile qui apparaît au centre de cette image se retrouve dans les deux photographies (Matsushima, 2013 1 & 2) qui sont  accrochées dans le palier, au premier étage. Elles ont été réalisées  avant la destruction du Café Loin à Miyagi, sur une colline, au-dessus de la baie de Matsushima au Japon, en 2013.

Georges Rousse, Matsushima, 2013 - « Collectionneur d’espaces » à Campredon
Georges Rousse, Matsushima, 2013 – « Collectionneur d’espaces » à Campredon

Carré

Au rez-de-chaussée, le parcours commence par une première salle où le carré est la forme géométrique commune aux quatre œuvres présentées.

À droite, dans Luxembourg 2006 – 9, un carré rouge semble flotter dans un atelier d’une aciérie luxembourgeoise  abandonnée par le groupe Mittal.  L’image appartient à une importante série qui évoquait la mémoire de la sidérurgie…

Georges Rousse, Luxembourg 2006. Tirage Lambda à partir d'Ektachrome. 180x240 cm - « Collectionneur d’espaces » à Campredon
Georges Rousse, Luxembourg 2006. Tirage Lambda à partir d’Ektachrome. 180×240 cm – « Collectionneur d’espaces » à Campredon

Cette photographie réalisée de 2006 semble faire écho, par la forme du carré, avec les trois images qui lui font face.

Dans La Madelaine-sous-Montreuil 2014 – 2, un fond vert laisse en réserve un carré, à l’angle d’une pièce dans la « maison de Jeanne », sur le domaine du restaurant La Grenouillère.
Pour La Madelaine-sous-Montreuil 2014 – 3,  Georges Rousse peint le carré en blanc, estompant ainsi la réalité qui semble se faner, évoquant comme il le souligne « une nature morte à la Morandi ».

Georges Rousse, Montreuil-sur-Mer (3), 2014. Tirage Lambda sur Papier Photo. 90x120 cm
Georges Rousse, Montreuil-sur-Mer (3), 2014. Tirage Lambda sur Papier Photo. 90×120 cm

Enfin pour la troisième image, La Madelaine-sous-Montreuil 2014 – 4, un carré vert sur fond vert produit un monochrome subtil et troublant qui pourrait évoquer Malevitch (qu’il cite comme une influence essentielle, avec le Land Art, dans sa biographie)… mais qui annonce probablement la disparition prochaine de la bergerie.

Si la forme du carré semble unir ces quatre images, en fait tout les oppose :  Le vert utilisé pour la maison fait contraste avec le rouge de l’usine. Le cadre sur un angle de la bergerie crée un effet de profondeur qui se distingue de à la vue frontale dans l’aciérie où le carré semble venir vers le regardeur. Enfin, la construction rurale de La Grenouillère s’oppose au bâtiment industriel abandonné par Mittal…

Carré, Triangle & Cercle

La deuxième salle rassemble des œuvres où trois formes géométriques « équilatérales » cohabitent : un carré, un triangle, un cercle.

Georges Rousse, Séoul 2013 et Bordeaux 2014 - « Collectionneur d’espaces » à Campredon
Georges Rousse, Séoul 2013 et Bordeaux 2014 – « Collectionneur d’espaces » à Campredon

La série commence en Corée, en 2013. Le Hangaram Museum de Séoul propose à Georges Rousse de faire une installation dans une salle du musée large et assez basse de plafond. Il décide d’y intégrer ces trois formes (Séoul 2013 – 3E), en découpant un mur, pour créer une espace de 30 mètres de profondeur.

Georges Rousse, Séoul 2013
Georges Rousse, Séoul 2013

À la base sous-marine de Bordeaux, Georges Rousse dispose d’un mur de 11 mètres de haut et de 25 mètres de large. Au centre, il peint un cercle noir qu’il accompagne d’un triangle et d’un carré  anamorphosés qui débordent sur les murs latéraux.

Georges Rousse, Bordeaux 2014 - « Collectionneur d’espaces » à Campredon
Georges Rousse, Bordeaux 2014 – « Collectionneur d’espaces » à Campredon

Dans ce vaste espace, les trois mêmes formes semblent flotter devant le mur (Bordeaux 2014 – 1). À leur propos, Georges Rousse évoque, dans le film réalisé par Caroline de Otero et Catherine Guillaud, ces trois formes comme éléments des Stupas tibétains.

Au Familistère de Guise, dans les logements ouvriers, Georges Rousse commence par peindre en blanc, mur,sol et plafond pour atténuer le décor, avant de peindre en noir un triangle, un cercle, un carré qui apparaissent en avant de l’angle de trois pièces différentes… Les dessins préparatoires accompagnent les trois photographies Guise 2015 – 1, 2 & 3 réalisées au Familistère.

Face à ces œuvres, on perçoit très bien, comment Georges Rousse construit ses images en jouant avec la lumière, multipliant les nuances et des effets de transparence dans les aplats noirs ou bleus  qu’il peint sur les murs, le sol et parfois le plafond.

Constructions

Georges Rousse, Guise (Cour du pavillon central) ,2015 - « Collectionneur d’espaces » à Campredon
Georges Rousse, Guise (Cour du pavillon central) ,2015 – « Collectionneur d’espaces » à Campredon

Dans la dernière salle au rez-de-chaussée, une œuvre ancienne (Bercy, 1984-4), une de ses premières architectures « factice », sur le site abandonné des entrepôts de Bercy, fait face à une de ses plus récentes constructions, au familistère de Guise (Guise 2015 – 5), la reproduction du bâtiment de l’économat dans la cour centrale du pavillon.

Georges Rousse, Bercy,1984 - « Collectionneur d’espaces » à Campredon
Georges Rousse, Bercy,1984 – « Collectionneur d’espaces » à Campredon

Ce grand format est accompagné de dessins préparatoires et de trois photographies qui montrent la construction sur trois angles différents, permettant ainsi d’en percevoir la complexité.

Utopia

Au premier étage, la visite commence par une salle entièrement dédiée au projet Utopia. Georges Rousse raconte la découverte, dans un appartement du Familistère, d’un papier peint reproduisant la photographie d’un vaste paysage naturel au Canada. Pour le photographe, cette image évoque le rêve d’un ailleurs du locataire qu’il met en relation avec l’utopie fouriériste de Godin dans le projet du Familistère. Naît alors l’idée d’Utopia, une série qui s’élabore autour de la photo dans la photo associée au mot Utopia (Utopia 2015 – 1A ).

Il décide alors d’introduire une photo dans chaque espace où il va travailler, avant d’y ajouter les lettres « UTOPIA ».

Il commence par une pièce dont le papier peint utilise un motif de roses ; après avoir peint le sol en rose, il colle sur un mur la photographie d’un paysage produisant une ouverture vers une forêt (Utopia 2015 – 2B).

Georges Rousse, Utopia,2015 - « Collectionneur d’espaces » à Campredon
Georges Rousse, Utopia,2015 – « Collectionneur d’espaces » à Campredon

Dans un autre logement, il choisit une photo d’un bord de mer où une grue entame le chantier d’une future tour de Babel qui rejoindra peut-être l’avion qui traverse le ciel (Utopia 2015 – 3).
Plus loin, c’est la photographie d’une cabane de SDF qui occupe un pan de mur (Utopia 2015 – 4)
Dans chaque image, le doute sur la position des lettres du mot Utopia (peintes sur les murs ou sur la photo ?) est particulièrement entretenu par Georges Rousse, qui déclare à propos de cette série :  « Ce que l’on voit, ce n’est pas ce qui est réellement… »

Georges Rousse, Utopia 5A,2015 - « Collectionneur d’espaces » à Campredon
Georges Rousse, Utopia 5A,2015 – « Collectionneur d’espaces » à Campredon

Enfin, pour la dernière image (Utopia 2015 – 5A), l’artiste a utilisé deux appartements réunis par la suppression d’un mur mitoyen. Il reproduit le dispositif imaginé à La Madelaine-sous-Montreuil. Un cadre rouge délimite la nature morte de la pièce voisine,peinte en blanc, comme si c’était une photographie très éclairée. Avec cette photographie Georges Rousse joue parfaitement avec l’incertitude de ce que l’on voit, ou de ce que l’on croit voir.

Escaliers

La salle suivante expose les dessins préparatoires et deux photographies (Chambéry 2008 – 1 & 2) de son intervention dans les escaliers des halles de Chambéry, avant leur réhabilitation, en 2008.

Cercle

Le troisième salon présente des photographies réalisées à Palerme, au château de Chambord et dans un escalier du Familistère de Guise. Le cercle, autre figure géométrie récurrente dans le travail de GR, est le point commun de ces images.

Georges Rousse, Palerme,2000 - « Collectionneur d’espaces » à Campredon
Georges Rousse, Palerme,2000 – « Collectionneur d’espaces » à Campredon

L’image Palerme 2000 – 1 restitue une expérience réalisée en 2000, avec des jeunes d’un quartier populaire et défavorisé à Palerme. Un important travail préparatoire de découpe d’un mur, pour approfondir l’espace, puis de construction pour créer l’illusion de deux espaces ont été nécessaires avant le travail de peinture et la prise de vue. Cette photographie montre un engagement discret de l’artiste en direction des jeunes. L’image était récemment exposée au Plateau  à Lyon, dans Utopies partagées. Georges Rousse expliquait à propos de cette exposition : « J’ai travaillé sur un certain nombre de ces projets avec des jeunes, en difficulté ou en insertion, de cette région et ensemble, nous avons fait plusieurs installations à l’étranger : à Palerme en Italie, à Houston aux États-Unis … J’ai voulu rassembler tout ce travail afin de montrer que l’art peut être un outil pédagogique d’une grande efficacité ».

Georges Rousse, Chambord,2011 - « Collectionneur d’espaces » à Campredon
Georges Rousse, Chambord,2011 – « Collectionneur d’espaces » à Campredon

En 2011, Georges Rousse est en résidence au Domaine national de Chambord. Il réalise trois installations dans les parties hautes du donjon. Des contraintes (liées au classement au titre des Monuments Historiques) interdisent toute intervention sur le bâti. Georges Rousse imagine alors des architectures pour créer ses images.
La photographie Chambord 2011 – 2D montre une de ces installations, dont les éléments, disposés dans l’espace et recouverts à la feuille d’argent, construisent un cercle centré sur une cheminée, qui évoque évidemment l’obturateur d’un appareil photographique.

Georges Rousse, Guise 2015-4
Georges Rousse, Guise 2015-4

La troisième photographie de cette salle (Guise 2015 – 4) a été réalisée dans un des escaliers du Familistère de Guise. Deux cercles noirs superposés se recoupent. Un des deux est partiellement couvert de traits de craie, créant ainsi une texture qui contraste avec ce cercle noir. Soulignons que la craie est utilisée par Georges Rousse pour tracer les points de repère de ses formes dans l’espace, avant leur mise en peinture…

Pour finir, Ordre et Lumière…

Dans la salle qui clôture la visite, on retrouve l’utilisation de mots dans l’espace. ORDER pour illustrer le propriétaire d’un espace qui est sur le point de s’effondrer (Laroque Timbaut 2006) et LIGHT pour Dans cette image, le reflet,dans un miroir, d’une partie des lettres déjoue ironiquement l’idée de lumière divine…

 

En savoir plus :
Sur le site de Campredon, centre d’art
Sur la page Facebook de Campredon, centre d’art
Sur le site de Georges Rousse

Le travail de Georges Rousse

Extraits du texte d’Alain Sayag  pour le N° 123 du Photo Poche, consacré à Georges Rousse :

« Par prédilection, Georges Rousse intervient dans des architectures désaffectées, entrepôts, palais en ruine, immeubles promis à la démolition ou en reconversion, usines dévastées qui s’offrent à lui dans le monde entier (…)

En premier, dans le processus de travail de Georges Rousse, il y a la reconnaissance du bâtiment brut, vide. En déambulant à l’intérieur, il s’imprègne du lieu et repère immédiatement (l’oeil du photographe !) un espace dont il perçoit la qualité architecturale, symbolique, photographique, avec déjà à ce moment là, une vision claire de l’oeuvre qu’il y créera, pensée à partir du point de vue qu’il a choisi. Plus tard, dans l’atelier, l’artiste précise son idée ; il dessine plusieurs croquis et esquisses qu’il peint à l’aquarelle afin de mieux appréhender les difficultés de l’espace, les contraintes, l’incidence de la lumière sur l’architecture.

Pour réaliser son œuvre dans le lieu, l’artiste utilise les lois de l’optique géométrique mais, à l’inverse des peintres de la Renaissance, qui voulaient représenter la profondeur sur la surface plane d’une toile, il s’agit pour lui de rendre plan un objet réalisé dans un espace tridimensionnel physique pour le rendre photographique. Renversant ainsi le paradigme des inventeurs de la perspective, Georges Rousse se situe du point de vue de sa chambre grand format pour passer de l’espace réel en trois dimensions à la surface plane de la photo (…) Éclatées et fragmentées sur les différents plans spatiaux, les formes se recomposent en une image juste et lisible lorsque le regard se positionne dans le champ de l’objectif. L’« anamorphose » ainsi matérialisée dans l’espace n’est cependant pas le propos de l’artiste : il n’y a pas d’anamorphose dans l’œuvre finale. Ce procédé optique qui permet à l’artiste d’inscrire une figure plane dans le réel est destiné à l’objectif de l’appareil et non à un observateur dans l’espace. Dans le travail de Georges Rousse la photographie est véritablement première : elle rassemble l’image dans une synthèse où les éléments disséminés s’unissent pour rendre visible son imaginaire ».

Yto Barrada, « Faux guide » à Carré d’Art

Jusqu’au 13 mars 2016, Carré d’Art présente à Nîmes  « Faux guide », une proposition captivante de la photographe et plasticienne Yto Barrada.

Depuis La fin des années 1990, l’artiste franco-marocaine poursuit une réflexion sur l’identité marocaine, l’histoire postcoloniale et les enjeux locaux de la mondialisation. On conserve le souvenir de sa série Iris Tingitana, que la Galerie of Marseille avait montrée à l’automne 2007, mais aussi de son projet Une vie plein de trous. Le Projet du Détroit  (1998-2004) dont plusieurs photographies avaient été exposées à  la fin du parcours de l’exposition inaugurale au MuCEM (Le Noir et le Bleu), en 2013.

Yto Barrada, « Faux guide », Carré d’Art - 2015-2016
Yto Barrada, « Faux guide », Carré d’Art – 2015-2016

Avec « Faux guide », elle pose un regard sur l’histoire naturelle du Maroc, et en particulier sur ses richesses paléontologiques. L’idée de ce projet a commencé avec la vente d’un fossile de dinosaure par une maison de vente parisienne… Son origine marocaine et la description des matériaux qui le composent intriguent Yto Barrada. Après la vente, le Spinosaure Marocanus s’avère être un faux ! L’artiste entreprend alors un travail de recherche documentaire sur les pratiques qui accompagnent les fouilles archéologiques, les collectionneurs et la constitution des collections. Elle retrouve plusieurs éléments qui intéressent son travail : la nature du commerce et la place de la contrebande, l’idée de l’authenticité au Maroc.

Yto Barrada, Futur musée d’histoire naturel d’Azilal, 2013- 2015, tirages c-print « Faux guide », Carré d’Art - 2015-2016
Yto Barrada, Futur musée d’histoire naturel d’Azilal, 2013- 2015, tirages c-print « Faux guide », Carré d’Art – 2015-2016


Au moment où le Maroc conçoit plusieurs projets de musées et de parcs géologiques, elle choisit d’interroger la nature, les contradictions, la véracité et l’évolution des discours et des représentations « scientifiques » qui sont ou ont été exposés dans les musées d’histoire naturelle, d’ethnographie ou d’archéologie…

Yto Barrada, « Faux guide », Carré d’Art - 2015-2016
Yto Barrada, « Faux guide », Carré d’Art – 2015-2016

Le parcours de l’exposition est construit autour de fragments d’histoires où s’entremêlent objets, empreintes, photographies et vidéos. La réalité et ses représentations, le vrai et le faux s’y entrecroisent. Yto Barrada en est évidemment le « Faux guide »

Le film « Faux départ » est un élément essentiel du projet. Il rend hommage à l’artisanat et aux arts populaires qui produisent des objets vrais, faux ou hybrides…

Avec ce projet, Yto Barrada montre une nouvelle fois son intérêt pour l’invention des traditions. Elle rappelle volontiers que le maréchal Lyautey, premier résident général au Maroc, a beaucoup inventé de traditions marocaines, n’hésitant pas suggérer l’idée d’une rééducation des artisans.

Yto Barrada, Échelle des temps géologiques et panneaux éducatifs, « Faux guide », Carré d’Art - 2015-2016
Yto Barrada, Échelle des temps géologiques et panneaux éducatifs, « Faux guide », Carré d’Art – 2015-2016

La question du faux et de l’authenticité traverse toute l’exposition et l’artiste franco-marocaine affirme ne pas s’empêcher « de voler, d’inventer ou de mentir »… Ce qui l’intéresse, ce sont toutes les résonances possibles sur ce qui est authentiquement vrai ou faux, toutes les métaphores et les déclinaisons imaginables… « Faux guide » suggère que s’il est difficile de distinguer le vrai du faux pour les objets géologiques, c’est aussi le cas pour les objets d’artisanat et bien sûr pour l’art…

Toutefois, le  propos n’est jamais « définitif ». Yto Barrada évite tout discours globalisant et propose un parcours d’exposition qui privilégie des juxtapositions à un récit linéaire.

Yto Barrada, Objets, empreintes,outils, collection de l'artsite, « Faux guide », Carré d’Art - 2015-2016
Yto Barrada, Objets, empreintes,outils, collection de l’artsite, « Faux guide », Carré d’Art – 2015-2016

L’accrochage et la mise en espace sont particulièrement réussis. Jusqu’à hauteur du regard, les cimaises sont agréablement peintes avec des couleurs aux pigments naturels, rompant ainsi la hauteur écrasante des murs de Carré d’art. La limite entre la zone colorée et blanche construit une ligne qui permet de « poser » l’accrochage. Le regard circule librement et le visiteur progresse sans contrainte dans l’espace…pour y construire son expérience de visite.
La fiche « Aide à la visite » disponible à l’entrée de l’exposition est complétée par des cartels parfois enrichis par des notes de l’artiste.

Il y a une évidente proximité intellectuelle entre le travail d’Yto Barrada et celui de Walid Raad (« The Atlas Group » et «Scratching on Things I could Disavow » ) que nous avait montré Carré d’Art, en 2014, et qui est actuellement exposé au MoMA. Ces deux artistes ont été des acteurs de la Fondation Arabe pour l’Image, créée à Beyrouth, pour collecter et préserver les images des photographes des pays arabes  des XIXe et XXe siècles, et pour réaliser un travail artistique sur ce fonds.
Avec cette exposition, Jean-Marc Prévost, directeur de Carré d’Art  manifeste une nouvelle fois son intérêt pour les artistes dont les œuvres, sans être documentaires, proposent une réflexion sur le monde contemporain et affirment une position critique de l’art.

Yto Barrada, « Faux guide », Carré d’Art - 2015-2016
Yto Barrada, « Faux guide », Carré d’Art – 2015-2016

On conseille vivement la découverte de ce très beau projet qui reprend l’essentiel de l’exposition montrée cet été à la Pace Gallery de Londres, augmentée de quelques pièces exposées dans le « Salon Marocain » à la fondation Serralves à Porto.

Commissariat de l’exposition : Jean-Marc Prévost, directeur de Carré d’Art.
Compte rendu de visite à lire ci-dessous.

En savoir plus :
Sur le site de Carré d’Art : Yto Barrada, Faux guide
Sur la page Facebook de Carré d’Art
Sur le site d’ Yto Barrada
Sur le site de la Pace Gallery à Londres
Sur le site de la fondation Serralves à Porto et le billet de Lunettes rouges sur le « Salon Marocain ».

Lire la suite Yto Barrada, « Faux guide » à Carré d’Art

Georges Rousse, « Collectionneur d’espaces » à Campredon

Campredon, centre d’art de L’Isle-sur-la-Sorgue, présente, cet automne, « Collectionneur d’espaces », une exposition inédite de  Georges Rousse.

L’exposition présente une collection d’espaces investis par l’artiste depuis les années 80 jusqu’à nos jours : en Italie,en  Allemagne, au Luxembourg, aux États-Unis, en Corée du Sud, au Japon et en France avec une série récente au  Familistère  de Guise, où Georges Rousse est intervenu, en 2014 et 2015.

Georges Rousse, Utopia 2015. Tirage lambda sur Papier photo. 125 x 160 cm. ©Georges Rousse 2015
Georges Rousse, Utopia 2015. Tirage lambda sur Papier photo. 125 x 160 cm. ©Georges Rousse 2015

Du 24 octobre 2015 au 21 février 2016, trente-quatre photographies et dix dessins sont à découvrir sur les cimaises de Campredon.

Affiche exposition G Rousse

On garde un souvenir fort des interventions de Georges Rousse dans la région et notamment au musée Réattu à Arles, en 2006 ou encore à la station sanitaire devenue musée Regards de Provence à Marseille, en 2011. On attend donc avec intérêt cette exposition proposée par Campredon.

Dans l’espace dédié à la jeune photographie, Georges Rousse a choisi de parrainer Sandra Calligaro, une jeune photographe avec laquelle il a réalisé, en 2014, un film à Mumbai, en Inde. Elle présente 41 photographies de son projet « Afghan Dream », une série réalisée à Kaboul,entre 2011 et 2014.

Sandra Calligaro, Kaboul, Afghanistan 2013. Dimension du tirage : 43 x 54,5 cm Impression Fine Art sur papier satiné Ilford 290 grammes, contrecollée sur aluminium 1 mm
Sandra Calligaro, Kaboul, Afghanistan 2013. Dimension du tirage : 43 x 54,5 cm Impression Fine Art sur papier satiné Ilford 290 grammes, contrecollée sur aluminium 1 mm

Chronique éventuelle après un passage à L’Isle-sur-la-Sorgue.

En savoir plus :
Sur le site de Campredon, centre d’art
Sur la page Facebook de Campredon, centre d’art
Sur le site de Georges Rousse

UTOPIA / Georges Rousse au Familistère. Bande annonce du film de Christian Boustani

« On core / Encore » : Raphael Hefti au cœur de la matière…

La Fondation Vincent van Gogh Arles consacre une de ces deux expositions de la rentrée 2015 à Raphaël Hefti. Elle lui doit « La maison violette bleue verte jaune orange rouge », l’étonnante installation permanente sur la verrière de la librairie, qui « célèbre la lumière arlésienne en la transformant en une cascade de reflets kaléidoscopiques ».

La découverte du travail de Raphaël Hefti  est une expérience particulièrement captivante et enrichissante, parfois déconcertante ou émouvante qui mérite un passage à Arles

Depuis plusieurs années, Raphaël Hefti, ingénieur de formation, s’intéresse aux propriétés des matériaux et aux processus liés à l’industrie. Il développe un travail expérimental et collaboratif avec des scientifiques, les ouvriers et les techniciens des entreprises dont il a su gagner la confiance. Il intervient sur les processus de production, manipule et transforme procédures et matériaux pour créer des images et des objets étonnants, qui tirent leur force créative des « erreurs » et « ratés » de la fabrication…

Au-delà des interrogations sur ce que recèlent les matériaux, sur l’incertitude des protocoles qu’il expérimente et les détournements auxquels il se hasarde, le travail de Raphaël Hefti est original aussi dans sa pratique artistique. Loin du classique atelier d’artiste, c’est sur les sites de production industrielle qu’il imagine et réalise ses œuvres. À l’opposé d’un Jeff Koons, Raphaël Hefti n’emploie pas une armée d’assistants dans son atelier, mais il demande à travailler dans les usines où il collabore avec les techniciens et les ouvriers qui apparaissent souvent comme coproducteurs.

Dans « Expéditions dans le monde des apparences », l’article qu’elle signe dans le catalogue, Bice Curiger résume avec justesse l’originalité  de l’artiste : « À une époque de transition immatérielle majeure, transparaît le souhait de pénétrer la matière, accompagné de l’idée d’un voyage mental sans limite et de la possibilité de mesurer et d’exploiter avec élégance de nouvelles dimensions pour créer de l’inconnu, voire éventuellement d’y trouver une truffe… »

« On core / Encore » montre quelques truffes découvertes par Raphaël Hefti !

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