Fata Morgana, un goût du livre au musée Paul Valéry, Sète

Jusqu’au 24 mai 2015, le musée Paul Valéry présente  Fata Morgana, un goût du livre, une exposition qui rassemble avec bonheur littérature, livres d’artistes et arts plastiques.

Pour le cinquantenaire de la maison d’édition dirigée par Bruno Roy, Maithe Valles-Bled nous offre 50 ans de dialogue avec auteurs et artistes.
Elle reprend largement l’approche qu’elle avait choisie pour la magistrale exposition Salah Stétié et les peintres, en 2013.

Maithe Valles-Bled et Bruno Roy au musée Paul Valéry
Maithe Valles-Bled et Bruno Roy au musée Paul Valéry

L’exposition s’organise autour des rencontres entre artistes et auteurs. Un événement d’exception qui impose un déplacement à Sète !

Dans un entretien avec Maithe Valles-Bled, reproduit dans l’indispensable catalogue,  Bruno Roy relate les débuts de Fata Morgana :

« À cette époque, j’avais vingt-deux, vingt-trois ans. (…) Je fréquentais donc les surréalistes, j’étais déjà bibliophile et je possédais un manuscrit de Benjamin Peret, que j’avais acheté sans savoir qu’il était inédit. Lorsque l’association Benjamin Peret me l’a appris, avec Claude Féraud, un ami, étudiant comme moi, nous avons décidé de l’éditer.

Benjamin Péret, Les Mains dans les poches avec deux eaux-fortes en noir de Robert Lagarde ; Montpellier, Leo Éditeur, impr. 1965 (coll. « Fata Morgana »).

Nous avions par ailleurs un ami commun, Robert Lagarde, qui fréquentait Breton, séjournait à Saint-Cirq-Lapopie, auquel nous avons demande de faire deux ou trois gravures. Ce fut notre premier livre, publié en avril 1965 par Leo éditeur, dans la collection Fata Morgana, que nous avions créée à cette occasion. La vente rapide de tous les exemplaires (un tirage de 125 avait été réalisé) nous a donné envie de recommencer.

L’année suivante, en 1966, nous avons ainsi édité Monsieur Morphée, de Gilbert-Lecomte, pour lequel nous avions demandé une gravure à Sima.

Joseph Sima
Roger Gilbert-Lecomte, Monsieur Morphée avec une eau-forte en frontispice de Joseph Sima ; Montpellier, Fata Morgana, impr. 1966.

Pour le troisième livre, en 1967, nous hésitions entre Mandiargues et Caillois. Lorsque je suis allé voir Mandiargues, que je connaissais depuis longtemps, que je voyais souvent à Paris, il ne m’a pas pris au sérieux et m’a fourni un petit texte. Caillois, à qui j’avais donné le Gilbert-Lecomte/Sima, m’a en revanche confie un texte plus important.

Max Ernst
Roger Caillois, Obliques avec une eau-forte en couleurs en frontispice de Max Ernst ; Montpellier, Fata Morgana, impr. 1967.

Il a d’abord souhaité un peintre qui ne me plaisait pas puis m’a proposé Max Ernst, qui était un de ses amis et auquel il a téléphoné devant moi. Rendez-vous était pris pour moi le lendemain avec Max Ernst, qui m’a raconté le surréalisme et m’a mis en contact avec son taille-doucier afin que je choisisse avec lui une gravure. Obliques, de Roger Caillois, parut avec un frontispice et une eau-forte de Max Ernst. Caillois fut donc le numéro 3 du catalogue et Mandiargues le numéro 4.

André Masson 1
André Masson, Frontispice pour Briques et tuiles, 1967. Encre de Chine sur papier, 210 x 270 mm. Archives Fata Morgana

Puis, la même année, comme je venais de faire un livre avec Max Ernst, André Masson m’a à son tour donne son accord pour Briques et tuiles, de Victor Segalen. »

L’histoire était ainsi lancée…

Pour rendre compte de l’activité de la maison d’édition, l’exposition fait le choix d’un parcours de visite qui s’organise à partir de la première collaboration de chaque artiste avec Fata Morgana. Autour du premier ouvrage publié, est rassemblée une large sélection des livres illustrés par l’artiste. L’ensemble est souvent accompagné d’originaux issus des archives de l’éditeur (lettres, manuscrits, œuvres graphiques). Cette présentation de bibliophilie est complétée par une extraordinaire sélection d’œuvres prêtées par des collectionneurs, des galeries, des fondations ou appartenant aux collections du musée. Ces tableaux, sculptures et œuvres graphiques et photographies donnent à l’exposition son originalité et son caractère exceptionnel.

Robert Lagarde - Les Mains dans les poches, de Benjamin Peret, 1965
Benjamin Péret, Les Mains dans les poches avec deux eaux-fortes en noir de Robert Lagarde ; Montpellier, Leo Éditeur, impr. 1965 (coll. « Fata Morgana »).

Ainsi, pour illustrer les débuts racontés par Bruno Roy, une même vitrine présente à côté du premier ouvrage édité en 1965, Les Mains dans les poches, de Benjamin Peret, illustré par deux eaux-fortes de Robert Lagarde, les autres livres auxquels l’artiste a collaboré : Jasmin d’hiver de Joyce Mansour, en 1982, La Lumière ou la vie de Benjamin Péret, en 1990 et Ode à Charles Fourier d’ André Breton, en 1995.

Les Mains dans les poches, de Benjamin Peret, 1965  Joyce Mansour, 1982 - Benjamin Péret, 1990 - André Breton, 1995
Les Mains dans les poches, de Benjamin Peret, illustré par deux eaux-fortes de Robert Lagarde, les autres livres auxquels l’artiste a collaboré : Jasmin d’hiver de Joyce Mansour, en 1982, La Lumière ou la vie de Benjamin Péret, en 1990 et Ode à Charles Fourier d’ André Breton, en 1995.

Dans cette première salle, l’accrochage montre un peu plus loin une huile sur toile, Sans titre, 1958 de Joseph Sima. Elle précède une vitrine avec le Monsieur Morphée de Roger Gilbert-Lecomte, édité, en 1966, illustré par une eau-forte en frontispice de Joseph Sima et trois autres ouvrages auxquels l’artiste a collaboré : Génie (1983) et Beau regard (1987) de Pierre Jean Jouve, et Lumière, infranchissable pourriture et autres essais sur Pierre Jean Jouve de Joë Bousquet  (1987).

Joseph Sima, Sans titre,1958 - Livres illustrés par J. Sima - Roger Caillois, Obliques,1967  frontispice de Max Ernst
De droite à gauche : Joseph Sima, Sans titre,1958 – Livres illustrés par Joseph Sima – Roger Caillois, Obliques,1967 frontispice de Max Ernst et originaux de Max Ernst

On découvre ensuite, toujours dans la même salle, un superbe Max Ernst de la collection Nahmad (Personnages dont un sans tête, 1928) qui accompagne l’ouvrage de Roger Caillois, Obliques, publié en 1967 et illustré par une eau-forte en frontispice de Max Ernst. La vitrine rassemble aussi le collage original de Max Ernst pour ce frontispice (archives Fata Morgana) et une étude à la mine de plomb, datée de 1954 (collection particulière).

Max Ernst, Personnages dont un sans tête, 1928
Max Ernst, Personnages dont un sans tête, 1928. Huile et sable sur toile, 162,5 x 130,5 cm. Collection Nahmad, Suisse.

Le principe se décline ainsi de salle en salle et offre une fabuleuse plongée dans l’histoire de la maison d’édition, avec  la découverte de 250 livres et un peu plus d’une centaine d’œuvres  de 90 artistes qui ont collaboré à ces publications.

La singularité de Fata Morgana, la figure et le goût de l’éditeur proposent des fraternités parfois inattendues qui rapprochent  (comme le souligne le dossier de presse) «  Maurice Blanchot de Bram Van Velde, Edmond Jabès d’Antoni Tàpies, Pierre Alechinsky, avec qui les collaborations, initiées en 1968, ont été les plus fécondes, d’Émile Cioran, Victor Segalen d’André Masson, ou bien encore de Jean-Gilles Badaire, André du Bouchet de Jean Capdeville, Buffon de Dado, Jean-Luc Parant de Jean Dubuffet, Alfred Jarry de Reinhoud, Marwan Hoss de Pierre Soulages, Philippe Jaccottet de Pierre Tal Coat »…

Le parcours se termine avec Fata Morgana, le poème d’André Breton, illustré par Alechinsky,  dernière publication Bruno Roy, à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa maison d’édition…

Un vrai bonheur pour les bibliophiles, les amateurs d’arts plastiques et tous les curieux.
Pour ceux qui méconnaissent le travail de Bruno Roy, on peut leur assurer la découverte d’ouvrages d’exception que Salah Stétié décrit ainsi le catalogue : « pas d’écrits épais, du papier exigeant et de très belle qualité, une respiration aérée de la lettre, de la ligne, du texte, la participation non illustrative d’un artiste qui se sent cependant des affinités avec le contenu. Une impression méticuleuse : on compose et imprime encore à la main. Le papier est blanc ivoire ou bistre. Le texte tient compte de tous ces raffinements imposés, créateurs chez l’auteur lui-même d’exigence. Valéry a écrit quelque part que le luxe de présentation d’un texte rend encore plus sensible son inanité s’il y a contradiction flagrante entre le fond et la forme. Bruno ressent cela d’instinct. Il veut, il exige la noce parfaite. »

Commissariat de Maïthé Vallès-Bled, conservateur en chef du Patrimoine, directrice du musée Paul Valéry

Le catalogue, aux Éditions midi-pyrénéennes est un complément indispensable à l’exposition. Il reprend la chronologie du parcours et reproduit correctement ouvrages et œuvres exposés, avec index des artistes et des auteurs et une bibliographie. À la suite de la présentation par Maïthé Vallès-Bled et de son entretien avec Bruno Roy, on peut y lire des textes de Michel Butor, Bernard Dufour, Gérard Titus-Carmel, Salah Stétié, Jean-Luc Parant, Bernard Noël, Claude Louis-Combet, Pierre Oster, Christian Bobin, Pierre Bergounioux, Philippe Jaccottet, Jacques Réda, François Chapon et Romain Noël.

Les éditions Fata Morgana publient Fata Morgana 1965-2015, un catalogue de tous les livres parus depuis 1965, avec de nombreuses reproductions et des textes inédits…
Cet ouvrage complète le catalogue de l’exposition en proposant l’inventaire chronologique et par auteur des 1505 ouvrages publiés…

Il est impossible de rendre compte de la richesse de cette proposition.

Pour accorder l’attention que mérite l’exceptionnelle richesse de Fata Morgana, un goût du livre, il est vivement conseillé de réserver une journée complète à la visite et de ménager quelques poses. La qualité de cette présentation mérite, si on a les moyens,  plusieurs visites.

Une exposition à voir et à revoir et surtout à ne pas manquer !

En savoir plus :
Sur le site du musée Paul Valéry
Sur la page Facebook du musée Paul Valéry
Sur le site des éditions Fata Morgana

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