Heta-Uma, impressions de visite…

Ces notes de visite au MIAM (Musée International des Arts Modestes)  accompagnent la chronique que nous avons publiée précédemment. Nous espérons que ce billet engagera ses lecteurs à voir et à revoir Heta-Uma, l’exposition présentée à Sète, jusqu’au 1er mars 2015 et  Mangaro, le volet marseillais du projet conçu par le MIAM et du Dernier Cri pour le Cartel de la Friche la Belle de Mai.

Pour commencer… Fresques, Noren et temple à la fertilité

Dans le hall, l’exposition ouvre avec la confrontation des univers de Shiriagari Kotobuki et de Norihiro Sekitani.
Le premier, auteur de manga atypiques, surréalistes et parodiques, est venu à Sète réaliser une vaste fresque monochrome, invitation à la découverte de son univers et du style Heta-Uma. Né en 1958, Shiriagari Kotobuki a été adapté au cinéma, a travaillé pour la télévision et a exposé au festival d’Angoulême en 2006.

En face, Norihiro Sekitani propose une fresque hallucinée et psychédélique aux couleurs acidulées où se mêlent des créatures monstrueuses à l’anatomie délirante. Lié à la scène japanoise (musique bruitiste japonaise), il a réalisé des clips vidéo et des pochettes de disques pour plusieurs musiciens Noise Rock et Breakcore.

Nohirino Sekitani - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Nohirino Sekitani – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

Des noren, courts rideaux de tissu accrochés à la porte d’entrée des magasins, des restaurants ou des maisons au Japon saturent le couloir qui conduit aux salles d’exposition.  Des œuvres des  45 artistes japonais et 45 artistes du Dernier Cri y sont reproduits. Parmi ces noren, Pakito Bolino a choisi de « mettre en avant » quelques étranges, fantasmatiques  et dérangeants photomontages de Fredox, , figure du mouvement « undergraphique » français, fondateur  du graphzine Stronx, dans les années 90. Il travaille régulièrement avec les éditions du Dernier Cri.

Dans l’écran noir posé sur le vitrage, quelques trous permettent de voir dans le jardin une interprétation « grotesque » des temples à la fertilité. Nombreux dans le paysage japonais, ces temples exposent souvent  des idoles phalliques. L’installation imaginée par Jiro Ishikawa et Motohiro Hayakawa semble avoir bénéficier d’offrandes de plusieurs artistes présents pour le vernissage…

Des Kaijū derrière la porte…

Avant de pénétrer dans les salles d’exposition, il faut traverser son reflet dans la silhouette d’un monstre Godzillesque…
… Les Kaijū attendent derrière cette porte…  Ces bêtes étranges et mystérieuses qui apparaissent dans le cinéma des années 50, dans le contexte post-Hiroshima. Loin du monstre et du dragon occidental, créature du mal ou du diable, le Kaijū est plutôt une force de la nature devant laquelle nous sommes impuissants et non pas une force du mal…

Ambiance survoltée dans un fantasme de rue, la nuit, à Tokyo…

Sur la gauche, contre le mur, au garde à vous, six monstres en tissu créés par Tetsunori Tawaraya forment le comité d’accueil. Ils semblent attendre le visiteur, prêts à l’accompagner pour quelques commentaires…

Tetsunori Tawaraya - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Tetsunori Tawaraya – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

Ils nous accueillent donc dans cette rue nocturne et idéalisée de Tokyo, imaginée pour l’exposition.
L’ambiance visuelle et sonore est particulièrement suggestive… Quelques minutes d’adaptation sont nécessaires avant de pouvoir poser son regard tant les sollicitations se multiplient…

En face, coincé dans une vitrine, Big Hand, un costume de monstre en peluche (Kigurumi), nous invite à découvrir une collection de figurines, Kaijū délirants et mutants aux couleurs vives, signées Pico Pico aka Atsushi Tomura.
Un peu plus loin sous l’escalier, c’est Imiri Sakabashira qui présente un ensemble de statuettes monstrueuses, toutes aussi délirantes….

En écho à ces Kaijū, accrochés en hauteur, parmi les projections vidéo, une étonnante collection de bannières de Freakshows (Misemono-goya) qui accompagnait les cirques dans les années 50 et 60. Prêtées par le journaliste photographe japonais Kyoichi Tsuzuki, ces représentations de soi-disant monstres humains font sens et répondent aux créatures étranges imaginées par les artistes…

Parmi les univers bizarroïdes qui se côtoient dans cette rue fantasmée, on remarque un vaste dessin réalisé directement sur une cimaise par les jumelles Eru et Emu Arizono qui signent ensemble Hamadaraka… Cette fresque est une invitation à passer sous la mezzanine, mais continuons à progresser dans la « rue » …

Un peu plus loin, dans une reconstitution de la boutique de Taco Ché, on peut feuilleter quelques ouvrages publiés par cette maison d’édition, librairie indépendante et espace d’exposition à Tokyo que dirige Nakayama Ayumi, co-commissaire des expositions Heta-Uma et Mangaro.

Face à cette boutique, une peinture murale… Elle a été réalisée le jour du vernissage par Oki Chu, directeur et créateur d’un autre espace artistique de Tokyo, Mograg garage. Avec Yosuke Gohda et Shogo Yoshikawa, Oki Chu y explore de nouvelles interactions entre musique et dessin.

Au centre de cette rue fantasmée, l’exposition rend hommage à King Terry Johnson aka Mista Gonzo, pape et inventeur dans  les années 70 du style et du terme Huta-Uma, créateur de l’affiche pour l’exposition au MIAM. Ses dessins sont accompagnés par les sculptures réalisées et peintes sur place par Motohiro  Hayakawa.

Le parcours continue avec des œuvres d’Ichasu, une jeune artiste proche de  Mograg. On remarque ici et là des personnages moqueurs et provocants qui animent le bas des cimaises.  Ils ont été peints sur place par Mimiyo Tomozawa.

Ichasu et Mimiyo Tomozawa - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Ichasu et Mimiyo Tomozawa – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

Un peu plus loin, dans un espace occupé par des peluches de Tawaraya Tetsunori, le rôle fondamental de Garo est évoqué par une sélection des couvertures du magazine des années 80.

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Un des murs de cet « abri » est couvert par un ensemble de dessins psychédélique de Fumix Pyoshifumix. Comme beaucoup d’artistes présents, il a illustré des pochettes de disques et des affiches de concerts. Leurs liens entre cette avant-garde graphique et la scène musicale sont très forts ; Certains artistes sont eux-mêmes musiciens…

Fumix Pyoshifumix - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Fumix Pyoshifumix – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

Les dessins de Pyoshifumix conduisent naturellement au Temple du Bruit où sont rassemblés des documents sur la scène Noise japonaise. On y trouve en particulier des vidéos sur le travail d’Ito Atsuhiro auteur d’une performance musicale avec un néon qui a accompagné les vernissages à Marseille et à Sète.

Sur un des côtés du Temple du Bruit, les âmes sensibles et prudes éviteront un ensemble d’objets réalisés spécialement pour le MIAM par Kago Shintaro. Présentés sous emballages plastiques, comme une collection d’objets d’art modeste, par les pratiques sexuelles qu’ils suggèrent,  ces « jouets » sont des provocations satiriques et sarcastiques.

Kago Shintaro - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Kago Shintaro – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

La deambulation dans cette « rue » se termine par un ensemble de peintures de Pakito Bolino, en hommage au Japon, qui dialoguent avec les bannières de Freakshow de la collection Kyoichi Tsuzuki.

De place en place, sous la mezzanine…

On retrouve l’espace de projection vidéo, présent depuis plusieurs expositions, avec une sélection d’œuvres des artistes présents dans l’exposition.
Sous la mezzanine, la visite enchaîne une série d’espaces liés par un dédale de cimaises… Ce dispositif offre à la fois des éclairages particuliers à certains artistes ou groupe d’artistes, tout en montrant le foisonnement et la diversité des artistes de Heat-Uma.

Le premier de ces espaces est dédié à Keichi Tanaami, doyen de l’exposition à 76 ans. Connu en Europe pour ces films d’animation, Pakito Bolino a choisi de montrer un ensemble de kimonos et de sculptures qui accompagnent quatre collages réalisés avec Keiji Ito.

On retrouve un photomontage de Norihiro Sekitani et un peu plus loin un ensemble de dessins de Inuki Kanako, surnommée «La reine de l’horreur»…
Sur une même cimaise sont rassemblées des peintures de la mangaka Goto Yuka et les fantasmes psychédéliques de Nirotaka, un jeune artiste découvert par Pakito sur Facebook, peu avant son dernier voyage au Japon pour préparer cette exposition.

Ce cheminement nous conduit vers trois tableaux de Motohiro Hayakawa. Si la perspective cavalière semble inspirée par l’estampe japonaise traditionnelle, les décors géométriques et les couleurs criardes de ses œuvres rappellent les anciens jeux vidéo et des univers de science-fiction désuets…

On arrive alors dans un espace investi par Imiri Sakabashira. Un ensemble de sept tableaux accompagnent une installation réalisée sur place : une cabane en carton, dans laquelle on retrouve ses personnages dans des situations d’excitation sexuelles et scatologiques, accompagnés de l’inévitable pieuvre tentaculaire…

Imiri Sakabashira, installation - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Imiri Sakabashira, installation – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

Derrière la cabane d’Imiri , se cache un lieu qui évoque les Karaokés japonais.  On y découvre des photographies de Kyoichi Tsuzuki, des vidéo de Shiriagari Kotubi et un ensemble d’images en 3D réalisé à l’occasion d’une exposition du Dernier Cri.

En revenant vers l’entrée, on a particulièrement apprécié une superbe série de collages de Kousuke Kawamura, directeur artistique  d’ERECT magazine et cinq originaux sur papier des jumelles Eru et Emu Arizono aka Hamadaraka.

Le dernier espace est consacré aux peintures faussement naïves d’Hideyasu Moto, où l’on reconnaîtra, entre autres, une caricature d’Abbey Road  des Beatles. Pour l’exposition, Hideyasu Moto a réalisé une installation qui évoque une de ses œuvres inspirée de la pochette du premier album solo de George Harrison, All Things Must Pass. Le visiteur est invité à s’asseoir sur le tabouret  de l’ex-Beatles et à se faire photographier par qui le souhaite…

On revient vers la « rue » avec une série de collages d’Ito Atsuhiro, le virtuose du néon.

Au premier étage : Des provocations de Nemoto Takashi…  jusqu’à  Asiatroma

Une évocation de l’atelier de gravure du sétois Jean-Marie Picart apparaît un peu le symbole du lien entre les artistes japonais présents dans l’exposition, l’édition de leur travail en Europe par des maisons comme le Dernier Cri et l’hommage d’artistes occidentaux à leur égard.

Atelier Picart - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Atelier Picart – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

On y voit donc des gravures réalisées  à partir de dessins exécutés sur des planches de bois ramenées du Japon, par Pakito Bolino, en mai dernier.

Ces gravures conduisent vers un espace consacré à Nemoto Takashi. Au centre de la mezzanine, l’artiste  a recréé l’intérieur de sa maison. Sur sa table, on remarque une épreuve de la gravure sortie des presses de l’atelier Picart. L’espace est saturé de dessins provocateurs. Admirateur de Terry Johnson, Nemoto exprime son rejet des valeurs du travail ou encore de fierté nationale et raciale…
À l’extérieur de sa « maison », Nemoto a pris soin de déposer ses poubelles et d’afficher sur les murs avoisinant son mépris de la société japonaise…

Wataru Kasahara - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Wataru Kasahara – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

Une cimaise avec les dessins de Wataru Kasahara où se mêlent pornographie, écorchés et carcasses animales dirige le visiteur vers un espace dédié à Seirinkôgeisha. Cette société d’édition a été créée en 1997, après la démission du personnel de Garo.
L’exposition reproduit  l’espace de travail de la maison d’édition avec sa salle de réunion… On y découvre des sérigraphies et des originaux de nombreux auteurs édités par Seirinkôgeisha,  mais aussi des ouvrages très graphiques qui sont assez proches du livre d’artiste occidental.

Seirinkôgeisha - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Seirinkôgeisha – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

On retrouve le travail de Nemoto Takashi édité par Seirinkôgeisha, mais aussi des tableaux de Suzy Amakane, une des premières qui s’être exprimé sur toile dans les années 80 en créant le nuri comic (manga peint). Yoshikazu Ebisu, mangaka, est surtout réputé au Japon comme acteur et animateur d’émissions stupides à la TV. Suehiro Maruo est un des auteurs de manga, les plus connus en Europe et aux USA. Le saxophoniste John Zorn a utilisé plusieurs de ses dessins pour les albums de son groupe Naked City. Il est considéré comme un des maîtres du manga d’horreur, en particulier dans le genre ero-guro (érotico-grotesque).

Un peu plus loin, on remarque le travail de Yusaku Hanakuma dont Tokyo Zombie est l’oeuvre la plus célèbre. Publiée en feuilleton dans les premiers numéros du magazine AX, Tokyo Zombie a été adapté au cinéma, en 2005.

Les figurines étranges de Maya Nukumizu accompagnent les dessins de Masayoshi Hanawa qui expose régulièrement au Mograg garage, lieu artistique, espace d’expression, d’exposition et de concerts, dirigé par Oki Chu.  Quelques personnages de Maya sont également exposés  sous cloches sur la table de réunion de Seirinkôgeisha.

Au-delà de la maison de Nemoto, on trouve une étonnante  et émouvante galerie de portraits de Masakatsu Tagami, artiste proche de l’art singulier, découvert en 2003 par Pierre et Maïa Barouh.

Daisuke Ichiba- Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Daisuke Ichiba- Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

En face, les dessins de Daisuke Ichiba, un des rares artistes qui s’autoédite, et qui a été remarqué par Nemoto Takashi . Son univers, entre cauchemars, folie et érotisme termine  la partie Heta-Uma et passe la main à Asiatroma , hommage au Japon par des artistes occidentaux.

Ces deux derniers espaces sont construits autour d’œuvres de 45 artistes éditées par le Dernier Cri, la maison marseillaise, fondée par Pakito Bolino et Caroline Sury.

Il nous semble impossible de mettre en avant le travail de l’un ou de l’autre…. L’accrochage saturé est conçu comme un manifeste du Dernier Cri qui se déclare « depuis plus de quinze ans en rébellion contre le bon goût et l’hypocrisie. Le fil conducteur de ce collectif hors norme ? Un art farouchement résistant, impitoyable, qui fait la peau aux compromis et s’octroie toutes les libertés. Dans le sillage du mouvement «undergraphique » des années 80, leur imagerie, féroce et sous tension, se décline sous forme de livres, de films, de disques et d’affiches. Autant de coups assénés à quelques idées reçues, quelques vérités pas toujours bonnes à entendre, quelques cruautés communément admises. Tout cela dans un jeu de massacre graphique qui fait hurler la couleur, torture le graphisme et sature l’espace ».

On ne manquera pas de citer ici les artistes du Dernier Cri, présents à Sète : Martes Bathori • Antoine Bernhart/ Mark Beyer •  Pakito Bolino •  Andy Bolus •  Laetitia Brochier •  Marc Brunier Mestas • Craoman •  Dave 2000 •  Mathieu Desjardins •  Mike Diana •  Victor Dunkel •  Fredox •  Carmen Gomez •  Mischa Good •  Dave Guedin •  Céline Guichard •  Matti Hagelberg •  Laurent Impudeglia • Judex et Cédric Cailliau •  Jurictus •  Olaf Ladousse •  Mathias Lehmann •  Leo •  Ludovic Levasseur •  Pascal Leyder •  Likide •  Vida Loco •  Maki •  Keenan Marshal Keller •  Jérôme Minard •  Nuvish •  PicoPico •  Remi •  Riton la mort •  Arnaud Rochard •  Samrictus •  Vincent Sardon •  Stumead •  Caroline Sury •  Gwen Tomahawk •  Muddy Uehara •  Nadia Valentine.

En savoir plus :
Sur le site du MIAM
Sur la page Facebook du MIAM
Sur la page Facebook Heta-Uma / Mangaro
Sur le site du Cartel
Les photo de Pakito Bolino sur Flikr : Heta-Uma artists et Heta-Uma Sète

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