Heta-Uma, impressions de visite…

Ces notes de visite au MIAM (Musée International des Arts Modestes)  accompagnent la chronique que nous avons publiée précédemment. Nous espérons que ce billet engagera ses lecteurs à voir et à revoir Heta-Uma, l’exposition présentée à Sète, jusqu’au 1er mars 2015 et  Mangaro, le volet marseillais du projet conçu par le MIAM et du Dernier Cri pour le Cartel de la Friche la Belle de Mai.

Pour commencer… Fresques, Noren et temple à la fertilité

Dans le hall, l’exposition ouvre avec la confrontation des univers de Shiriagari Kotobuki et de Norihiro Sekitani.
Le premier, auteur de manga atypiques, surréalistes et parodiques, est venu à Sète réaliser une vaste fresque monochrome, invitation à la découverte de son univers et du style Heta-Uma. Né en 1958, Shiriagari Kotobuki a été adapté au cinéma, a travaillé pour la télévision et a exposé au festival d’Angoulême en 2006.

En face, Norihiro Sekitani propose une fresque hallucinée et psychédélique aux couleurs acidulées où se mêlent des créatures monstrueuses à l’anatomie délirante. Lié à la scène japanoise (musique bruitiste japonaise), il a réalisé des clips vidéo et des pochettes de disques pour plusieurs musiciens Noise Rock et Breakcore.

Nohirino Sekitani - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Nohirino Sekitani – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

Des noren, courts rideaux de tissu accrochés à la porte d’entrée des magasins, des restaurants ou des maisons au Japon saturent le couloir qui conduit aux salles d’exposition.  Des œuvres des  45 artistes japonais et 45 artistes du Dernier Cri y sont reproduits. Parmi ces noren, Pakito Bolino a choisi de « mettre en avant » quelques étranges, fantasmatiques  et dérangeants photomontages de Fredox, , figure du mouvement « undergraphique » français, fondateur  du graphzine Stronx, dans les années 90. Il travaille régulièrement avec les éditions du Dernier Cri.

Dans l’écran noir posé sur le vitrage, quelques trous permettent de voir dans le jardin une interprétation « grotesque » des temples à la fertilité. Nombreux dans le paysage japonais, ces temples exposent souvent  des idoles phalliques. L’installation imaginée par Jiro Ishikawa et Motohiro Hayakawa semble avoir bénéficier d’offrandes de plusieurs artistes présents pour le vernissage…

Des Kaijū derrière la porte…

Avant de pénétrer dans les salles d’exposition, il faut traverser son reflet dans la silhouette d’un monstre Godzillesque…
… Les Kaijū attendent derrière cette porte…  Ces bêtes étranges et mystérieuses qui apparaissent dans le cinéma des années 50, dans le contexte post-Hiroshima. Loin du monstre et du dragon occidental, créature du mal ou du diable, le Kaijū est plutôt une force de la nature devant laquelle nous sommes impuissants et non pas une force du mal…

Ambiance survoltée dans un fantasme de rue, la nuit, à Tokyo…

Sur la gauche, contre le mur, au garde à vous, six monstres en tissu créés par Tetsunori Tawaraya forment le comité d’accueil. Ils semblent attendre le visiteur, prêts à l’accompagner pour quelques commentaires…

Tetsunori Tawaraya - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Tetsunori Tawaraya – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

Ils nous accueillent donc dans cette rue nocturne et idéalisée de Tokyo, imaginée pour l’exposition.
L’ambiance visuelle et sonore est particulièrement suggestive… Quelques minutes d’adaptation sont nécessaires avant de pouvoir poser son regard tant les sollicitations se multiplient…

En face, coincé dans une vitrine, Big Hand, un costume de monstre en peluche (Kigurumi), nous invite à découvrir une collection de figurines, Kaijū délirants et mutants aux couleurs vives, signées Pico Pico aka Atsushi Tomura.
Un peu plus loin sous l’escalier, c’est Imiri Sakabashira qui présente un ensemble de statuettes monstrueuses, toutes aussi délirantes….

En écho à ces Kaijū, accrochés en hauteur, parmi les projections vidéo, une étonnante collection de bannières de Freakshows (Misemono-goya) qui accompagnait les cirques dans les années 50 et 60. Prêtées par le journaliste photographe japonais Kyoichi Tsuzuki, ces représentations de soi-disant monstres humains font sens et répondent aux créatures étranges imaginées par les artistes…

Parmi les univers bizarroïdes qui se côtoient dans cette rue fantasmée, on remarque un vaste dessin réalisé directement sur une cimaise par les jumelles Eru et Emu Arizono qui signent ensemble Hamadaraka… Cette fresque est une invitation à passer sous la mezzanine, mais continuons à progresser dans la « rue » …

Un peu plus loin, dans une reconstitution de la boutique de Taco Ché, on peut feuilleter quelques ouvrages publiés par cette maison d’édition, librairie indépendante et espace d’exposition à Tokyo que dirige Nakayama Ayumi, co-commissaire des expositions Heta-Uma et Mangaro.

Face à cette boutique, une peinture murale… Elle a été réalisée le jour du vernissage par Oki Chu, directeur et créateur d’un autre espace artistique de Tokyo, Mograg garage. Avec Yosuke Gohda et Shogo Yoshikawa, Oki Chu y explore de nouvelles interactions entre musique et dessin.

Au centre de cette rue fantasmée, l’exposition rend hommage à King Terry Johnson aka Mista Gonzo, pape et inventeur dans  les années 70 du style et du terme Huta-Uma, créateur de l’affiche pour l’exposition au MIAM. Ses dessins sont accompagnés par les sculptures réalisées et peintes sur place par Motohiro  Hayakawa.

Le parcours continue avec des œuvres d’Ichasu, une jeune artiste proche de  Mograg. On remarque ici et là des personnages moqueurs et provocants qui animent le bas des cimaises.  Ils ont été peints sur place par Mimiyo Tomozawa.

Ichasu et Mimiyo Tomozawa - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Ichasu et Mimiyo Tomozawa – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

Un peu plus loin, dans un espace occupé par des peluches de Tawaraya Tetsunori, le rôle fondamental de Garo est évoqué par une sélection des couvertures du magazine des années 80.

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Un des murs de cet « abri » est couvert par un ensemble de dessins psychédélique de Fumix Pyoshifumix. Comme beaucoup d’artistes présents, il a illustré des pochettes de disques et des affiches de concerts. Leurs liens entre cette avant-garde graphique et la scène musicale sont très forts ; Certains artistes sont eux-mêmes musiciens…

Fumix Pyoshifumix - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Fumix Pyoshifumix – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

Les dessins de Pyoshifumix conduisent naturellement au Temple du Bruit où sont rassemblés des documents sur la scène Noise japonaise. On y trouve en particulier des vidéos sur le travail d’Ito Atsuhiro auteur d’une performance musicale avec un néon qui a accompagné les vernissages à Marseille et à Sète.

Sur un des côtés du Temple du Bruit, les âmes sensibles et prudes éviteront un ensemble d’objets réalisés spécialement pour le MIAM par Kago Shintaro. Présentés sous emballages plastiques, comme une collection d’objets d’art modeste, par les pratiques sexuelles qu’ils suggèrent,  ces « jouets » sont des provocations satiriques et sarcastiques.

Kago Shintaro - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Kago Shintaro – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

La deambulation dans cette « rue » se termine par un ensemble de peintures de Pakito Bolino, en hommage au Japon, qui dialoguent avec les bannières de Freakshow de la collection Kyoichi Tsuzuki.

De place en place, sous la mezzanine…

On retrouve l’espace de projection vidéo, présent depuis plusieurs expositions, avec une sélection d’œuvres des artistes présents dans l’exposition.
Sous la mezzanine, la visite enchaîne une série d’espaces liés par un dédale de cimaises… Ce dispositif offre à la fois des éclairages particuliers à certains artistes ou groupe d’artistes, tout en montrant le foisonnement et la diversité des artistes de Heat-Uma.

Le premier de ces espaces est dédié à Keichi Tanaami, doyen de l’exposition à 76 ans. Connu en Europe pour ces films d’animation, Pakito Bolino a choisi de montrer un ensemble de kimonos et de sculptures qui accompagnent quatre collages réalisés avec Keiji Ito.

On retrouve un photomontage de Norihiro Sekitani et un peu plus loin un ensemble de dessins de Inuki Kanako, surnommée «La reine de l’horreur»…
Sur une même cimaise sont rassemblées des peintures de la mangaka Goto Yuka et les fantasmes psychédéliques de Nirotaka, un jeune artiste découvert par Pakito sur Facebook, peu avant son dernier voyage au Japon pour préparer cette exposition.

Ce cheminement nous conduit vers trois tableaux de Motohiro Hayakawa. Si la perspective cavalière semble inspirée par l’estampe japonaise traditionnelle, les décors géométriques et les couleurs criardes de ses œuvres rappellent les anciens jeux vidéo et des univers de science-fiction désuets…

On arrive alors dans un espace investi par Imiri Sakabashira. Un ensemble de sept tableaux accompagnent une installation réalisée sur place : une cabane en carton, dans laquelle on retrouve ses personnages dans des situations d’excitation sexuelles et scatologiques, accompagnés de l’inévitable pieuvre tentaculaire…

Imiri Sakabashira, installation - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Imiri Sakabashira, installation – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

Derrière la cabane d’Imiri , se cache un lieu qui évoque les Karaokés japonais.  On y découvre des photographies de Kyoichi Tsuzuki, des vidéo de Shiriagari Kotubi et un ensemble d’images en 3D réalisé à l’occasion d’une exposition du Dernier Cri.

En revenant vers l’entrée, on a particulièrement apprécié une superbe série de collages de Kousuke Kawamura, directeur artistique  d’ERECT magazine et cinq originaux sur papier des jumelles Eru et Emu Arizono aka Hamadaraka.

Le dernier espace est consacré aux peintures faussement naïves d’Hideyasu Moto, où l’on reconnaîtra, entre autres, une caricature d’Abbey Road  des Beatles. Pour l’exposition, Hideyasu Moto a réalisé une installation qui évoque une de ses œuvres inspirée de la pochette du premier album solo de George Harrison, All Things Must Pass. Le visiteur est invité à s’asseoir sur le tabouret  de l’ex-Beatles et à se faire photographier par qui le souhaite…

On revient vers la « rue » avec une série de collages d’Ito Atsuhiro, le virtuose du néon.

Au premier étage : Des provocations de Nemoto Takashi…  jusqu’à  Asiatroma

Une évocation de l’atelier de gravure du sétois Jean-Marie Picart apparaît un peu le symbole du lien entre les artistes japonais présents dans l’exposition, l’édition de leur travail en Europe par des maisons comme le Dernier Cri et l’hommage d’artistes occidentaux à leur égard.

Atelier Picart - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Atelier Picart – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

On y voit donc des gravures réalisées  à partir de dessins exécutés sur des planches de bois ramenées du Japon, par Pakito Bolino, en mai dernier.

Ces gravures conduisent vers un espace consacré à Nemoto Takashi. Au centre de la mezzanine, l’artiste  a recréé l’intérieur de sa maison. Sur sa table, on remarque une épreuve de la gravure sortie des presses de l’atelier Picart. L’espace est saturé de dessins provocateurs. Admirateur de Terry Johnson, Nemoto exprime son rejet des valeurs du travail ou encore de fierté nationale et raciale…
À l’extérieur de sa « maison », Nemoto a pris soin de déposer ses poubelles et d’afficher sur les murs avoisinant son mépris de la société japonaise…

Wataru Kasahara - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Wataru Kasahara – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

Une cimaise avec les dessins de Wataru Kasahara où se mêlent pornographie, écorchés et carcasses animales dirige le visiteur vers un espace dédié à Seirinkôgeisha. Cette société d’édition a été créée en 1997, après la démission du personnel de Garo.
L’exposition reproduit  l’espace de travail de la maison d’édition avec sa salle de réunion… On y découvre des sérigraphies et des originaux de nombreux auteurs édités par Seirinkôgeisha,  mais aussi des ouvrages très graphiques qui sont assez proches du livre d’artiste occidental.

Seirinkôgeisha - Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Seirinkôgeisha – Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

On retrouve le travail de Nemoto Takashi édité par Seirinkôgeisha, mais aussi des tableaux de Suzy Amakane, une des premières qui s’être exprimé sur toile dans les années 80 en créant le nuri comic (manga peint). Yoshikazu Ebisu, mangaka, est surtout réputé au Japon comme acteur et animateur d’émissions stupides à la TV. Suehiro Maruo est un des auteurs de manga, les plus connus en Europe et aux USA. Le saxophoniste John Zorn a utilisé plusieurs de ses dessins pour les albums de son groupe Naked City. Il est considéré comme un des maîtres du manga d’horreur, en particulier dans le genre ero-guro (érotico-grotesque).

Un peu plus loin, on remarque le travail de Yusaku Hanakuma dont Tokyo Zombie est l’oeuvre la plus célèbre. Publiée en feuilleton dans les premiers numéros du magazine AX, Tokyo Zombie a été adapté au cinéma, en 2005.

Les figurines étranges de Maya Nukumizu accompagnent les dessins de Masayoshi Hanawa qui expose régulièrement au Mograg garage, lieu artistique, espace d’expression, d’exposition et de concerts, dirigé par Oki Chu.  Quelques personnages de Maya sont également exposés  sous cloches sur la table de réunion de Seirinkôgeisha.

Au-delà de la maison de Nemoto, on trouve une étonnante  et émouvante galerie de portraits de Masakatsu Tagami, artiste proche de l’art singulier, découvert en 2003 par Pierre et Maïa Barouh.

Daisuke Ichiba- Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014
Daisuke Ichiba- Heta-Uma, MIAM, Sète, 2014

En face, les dessins de Daisuke Ichiba, un des rares artistes qui s’autoédite, et qui a été remarqué par Nemoto Takashi . Son univers, entre cauchemars, folie et érotisme termine  la partie Heta-Uma et passe la main à Asiatroma , hommage au Japon par des artistes occidentaux.

Ces deux derniers espaces sont construits autour d’œuvres de 45 artistes éditées par le Dernier Cri, la maison marseillaise, fondée par Pakito Bolino et Caroline Sury.

Il nous semble impossible de mettre en avant le travail de l’un ou de l’autre…. L’accrochage saturé est conçu comme un manifeste du Dernier Cri qui se déclare « depuis plus de quinze ans en rébellion contre le bon goût et l’hypocrisie. Le fil conducteur de ce collectif hors norme ? Un art farouchement résistant, impitoyable, qui fait la peau aux compromis et s’octroie toutes les libertés. Dans le sillage du mouvement «undergraphique » des années 80, leur imagerie, féroce et sous tension, se décline sous forme de livres, de films, de disques et d’affiches. Autant de coups assénés à quelques idées reçues, quelques vérités pas toujours bonnes à entendre, quelques cruautés communément admises. Tout cela dans un jeu de massacre graphique qui fait hurler la couleur, torture le graphisme et sature l’espace ».

On ne manquera pas de citer ici les artistes du Dernier Cri, présents à Sète : Martes Bathori • Antoine Bernhart/ Mark Beyer •  Pakito Bolino •  Andy Bolus •  Laetitia Brochier •  Marc Brunier Mestas • Craoman •  Dave 2000 •  Mathieu Desjardins •  Mike Diana •  Victor Dunkel •  Fredox •  Carmen Gomez •  Mischa Good •  Dave Guedin •  Céline Guichard •  Matti Hagelberg •  Laurent Impudeglia • Judex et Cédric Cailliau •  Jurictus •  Olaf Ladousse •  Mathias Lehmann •  Leo •  Ludovic Levasseur •  Pascal Leyder •  Likide •  Vida Loco •  Maki •  Keenan Marshal Keller •  Jérôme Minard •  Nuvish •  PicoPico •  Remi •  Riton la mort •  Arnaud Rochard •  Samrictus •  Vincent Sardon •  Stumead •  Caroline Sury •  Gwen Tomahawk •  Muddy Uehara •  Nadia Valentine.

En savoir plus :
Sur le site du MIAM
Sur la page Facebook du MIAM
Sur la page Facebook Heta-Uma / Mangaro
Sur le site du Cartel
Les photo de Pakito Bolino sur Flikr : Heta-Uma artists et Heta-Uma Sète

A propos des « rumeurs » sur l’avenir de La Panacée…

Dans un article publié aujourd’hui par les Inrocks (A Brétigny-sur-Orge et Montpellier, deux centres d’art en danger) , on peut lire à propos des « rumeurs » sur l’avenir de La Panacée :

Du côté de la mairie de Montpellier, dont dépend la Panacée, on s’étonne de cette “rumeur”. “Le maire a levé tous les doutes au sujet de la Panacée, assure la toute nouvelle directrice de l’information à la ville, il n’y a aucune baisse de subvention ou changement d’orientation prévus. Nous sommes en pleine bataille pour les cantonales, dans un climat assez aride. Cette rumeur est une coquille vide qui laisse plutôt penser à une manipulation politique”.

Dont acte ! On attend avec impatience et intérêt de découvrir  la programmation à La Panacée pour 2014/2015 !

Si c’est le cas, nous sommes désolés d’avoir été objet de « manipulations politique », et de ne pas avoir eu la clairvoyance de comprendre ces inquiétudes dans la perspective des futures cantonales… Évidemment, on a aucun doute sur le fait que cette déclaration de la « directrice de l’information à la ville » est sincère et qu’elle n’a aucune arrière-pensée politique…

Lire notre article précédente : Drawing Room 014 n’aura pas lieu ! Doit-on s’inquiéter de la politique culturelle à Montpellier ?

Drawing Room 014 n’aura pas lieu ! Doit-on s’inquiéter de la politique culturelle à Montpellier ?

Jean-Paul Guarino annonce officiellement aujourd’hui,  sur le site de la revue Offshore, que l’édition 2014 de Drawing Room, le salon du dessin contemporain n’aura pas lieu…

On lira dans ce communiqué les « explications » des responsables de la Ville de Montpellier, si tant est que l’on puisse qualifier d’explications, des propos aussi vagues et confus…

Bien évidemment, on regrette l’absence de cet événement qui offrait  une place importante au dessin contemporain et qui proposait un rare moment de découverte, de rencontres et d’échanges entre les galeries, les artistes et le public…

Les amateurs de dessin contemporain devront-ils se déplacer à Marseille pour Paréidolie ? On souhaite vivement le retour de Drawing Room dans les meilleurs délais et on assure ses fondateurs et organisateur de notre soutien.

Au-delà du report de ce salon, on commence à avoir quelques inquiétudes sur la politique culturelle à Montpellier
Ce matin, via les réseaux sociaux, nous sommes un certain nombre à avoir reçu une invitation à signer une pétition sur le site Change.org. Intitulée « Sauvons La Panacée », elle demande quelques explications sur le devenir de ce centre de culture contemporaine…

Après le vernissage de la dernière exposition  « Une Lettre arrive toujours à destinationS », nous avions exprimé notre étonnement suite aux propos  alambiqués mais surtout très distants de Cédric de Saint Jouan.
Récemment, à l’occasion de la présentation à la presse de l’exposition d’Abdelkader Benchamma, au Carré Sainte Anne, le même Cédric de Saint Jouan, nous a une nouvelle fois surpris. Son intervention mélangeait, sans réelle cohérence, la place des entreprises dans la culture, la perspective d’une réorganisation du paysage de l’art contemporain autour du nouveau projet de musée, la redéfinition des objectifs des différents lieux d’exposition et de collaboration nécessaire avec certaines galeries…

Nous n’avions pas jugé nécessaire de rapporter ces propos, en attendant la définition claire d’une politique culturelle de la part du maire, président de l’agglomération et de la future métropole.
La conférence de presse du 15 octobre dernier a esquissé quelques grands axes et en particulier la volonté de Philippe Saurel de «modifier l’orientation de la Panacée »…

On aimerait clairement en savoir plus…  Face aux inquiétudes, il est temps d’expliquer avec précision ce projet de musée et ce que seront les réorientations souhaitées…

Suggérons à nos élus de construire ces nouvelles perspectives avec les usagers… Cela évitera des inquiétudes peut-être infondées et ensuite de remplir les institutions désertées avec des publics captifs…
De nombreux établissements culturels en France et dans le monde ont compris que la participation du public était déterminante (Crowd-Sourcing, Crowd-Funding, Crowd-Curating, etc.). Rappelons que La Panacée est actuellement un des rares lieux culturels de Montpellier où se construisent des pratiques participatives.

En savoir plus :
« Drawing Room 014 n’aura pas lieu » et «Conférence de Presse de Philippe Saurel du mercredi 15 octobre – décryptage » sur le site de la revue offShore
« Sauvons La Panacée » sur le site Change.org
« Philippe Saurel a dévoilé sa politique culturelle pour la Ville et l’Agglomération » sur le site l’Art-vues.

François Bouillon, Figures Libres à la Galerie AL/MA, Montpellier

Jusqu’au 20 décembre, la galerie AL/MA présente Figures Libres, une exposition de François Bouillon.

Un récent passage par la galerie de la rue Aristide Ollivier a été l’occasion de découvrir le travail de cet artiste. Comme toujours, un accueil simple et chaleureux, une conversation cordiale et attentive offrent, si nécessaire, quelques clés pour pénétrer dans l’univers des artistes que la galerie expose.

En entrant, on découvre des compositions sur altuglass montrées récemment par la galerie Bernard Jordan qui représente l’artiste.

Francois Bouillon, Figures libres, Galerie AL/MA, Montpellier, 2014. Sabrina Ambre Biller
Francois Bouillon, Figures libres, Galerie AL/MA, Montpellier, 2014. Crédit photo : Sabrina Ambre Biller

À Gauche,sept  formats carrés combinent  des formes simples et des signes universels, mais ce ne sont pas des œuvres abstraites.
On reconnaît ici une croix noire surmontée d’un voile taché de rouge, là une silhouette jaune d’une tête de lapin ou peut être celle d’un évêque, oblitérée par cinq spirales terminées par une croix (escargots ou crosse d’évêque ?). Suivent ensuite des oreilles d’âne ou de lapin qui sortent d’une boîte carrée… Une pâtisserie rose et verte (une tour de Babel ?) dans laquelle sont plantés des Y noirs…  Un parchemin accompagné de cierges… Un entonnoir surmonté d’un soleil et d’une lune… Un empilement de couvertures (?)

Francois Bouillon, Figures libres, Galerie AL/MA, Montpellier, 2014. Sabrina Ambre Biller
Francois Bouillon, Figures libres, Galerie AL/MA, Montpellier, 2014. Sabrina Ambre Biller

En face, une composition de même dimension, sept formes caoutchouteuses ovales et flasques évoquent un peu des chambres à air de vélo… Une sculpture surmontée d’un gourdin de bois peint précède une énigmatique installation qui tapisse le coin de la salle. Un ensemble de petites figures rouges dessinées sur altuglass entourent sur un mur deux fourches de bois opposées et peintes en rouge et en vert et sur l’autre mur le dessin de ce qui semble être un visage ou un masque.

Dans la petite salle, au fond de la galerie, l’accrochage propose un ensemble d’aquarelles sur papier, très récentes.

Entre ces deux espaces d’exposition, plusieurs ouvrages récents, édités par les Éditions La Pionnière, sont présentés, dont  « L’imagination est un pays où il pleut » publié à l’occasion de l’exposition parisienne avec le poète Camille Saint-Jacques.
Une vidéo réalisée à l’occasion de l’exposition Être Tas / Et Astre, au musée des Tapisseries d’Aix-en-Provence, en 2009, permet de découvrir l’étonnant  personnage qu’est François Bouillon et d’appréhender quelques éléments récurrents dans sa démarche.
On comprend le mélange de sérieux et de jeu qui à l’œuvre dans son travail et la gymnastique de l’esprit qu’il nous propose.
L’OuLiPo n’est pas très éloigné de son travail… François Bouillon joue avec un « ouvroir » à dessin qui lui bien est particulier… une sorte d’OuDePo .

Francois Bouillon, Figures libres, Galerie AL/MA, Montpellier, 2014
Francois Bouillon, Agneau mystique, Autoportrait, et Patisserie-pakistan dans Figures libres, Galerie AL/MA, Montpellier, 2014

Ses œuvres sont construites à partir d’un vocabulaire de formes simples, de signes  et de traces avec lequel il travaille depuis le début des années 70. Ce matériel est partagé par nombreuses cultures. François Bouillon combine des formes géométriques (cercle, spirale, carré, triangle, ou  trapèze) et des signes pourvus de pouvoirs d’évocation symbolique, croix, serpent, vagues… et  ce Y que l’on retrouve souvent dans son travail… Inversé, il désigne l’être humain chez les Inuits et les Dogons, mais il peut aussi être perçu comme un symbole pubien, ou plus simplement comme une fourche ou un  lance-pierre, un chromosome, un objet céleste, l’ordonnée d’un point, la croisée des chemins ou encore le symbole de la secte pythagoricienne.…
Collectionneur d’Arts premiers, François Bouillon utilise des signes qui traduisent son intérêt pour les cultures africaines et océaniennes, mais aussi pour l’imaginaire humain, ses singularités et ses contradictions. Dans le catalogue de l’exposition aixoise, il soulignait l’intérêt de travailler avec des signes : « … ils permettent un travail plus souterrain et plus subtil qu’une figuration laborieusement narrative » et ils montrent une permanence chez tous les hommes…

Signes et formes se combinent souvent en ensemble de trois, cinq ou sept éléments.  Ces chiffres semblent appartenir à son univers : les séries sont souvent composées de sept dessins, l’accrochage, auquel François Bouillon est très attentif, utilise fréquemment des combinaisons autour de ces chiffres impairs.

Par ailleurs, c’est avec malice qu’il explique son intérêt pour l’altuglass : « C’est peint de ce côté, mais c’est montré celui-là, c’est-à-dire que je me présente au spectateur, comme si j’étais derrière le verre… »

On l’a compris… les compositions de François Bouillon laissent place à un jeu de reconnaissance… Mais l’identification des signes et des formes qu’il pose sur l’altuglass ou sur le papier conduit le regardeur à résoudre un rébus dont le sens, au bout du compte, est celui qu’il y met …

Si François Bouillon aime combiner signes et formes, il adore aussi jouer avec les mots, leurs formes et leurs sens. Les titres qu’il donne à ces séries et à ses expositions en témoignent : « Mantique de tact », « Inouï inuit », « ok ko », « Me-le », «Être Tas / Et Astre », « Y cônes »…

Pour le numéro d’été 2013, il conviait les lecteurs d’Art Absolument à jouer autour du titre de neuf de ses Altuglass, dont cinq sont présentés à la galerie AL/MA. Sept personnalités et amis amorçaient le jeu dans la revue et proposaient…
Pour Mami Watta :  Avec deux doigts et par la queue – Etoile serpentine, Imposture frontale – Comment se voiler la forme – La veuve coquelicot – Rencontre au sommet – Instronisation
Pour l’Agneau mystique : Déjection épiscopales – Escar-bite – Papille Pipliotti Rist menu du soir – Après la pluie, le beau temps – Rosse – Foi de trilobite – Crosses d’amour
Et pour Autoportrait : Kippâne – L’illusioniste – Franchise de ton – Le beau nez d’Anne – Janus – Vraiement têtu – Autoprtrait en homme écoutant
On vous laisse le soin de poursuivre le jeu…

Oulipiens ou non, rendez  visite à la galerie AL/MA… Regardez ces œuvres étonnantes, et « participatives »…  Recherchez la solution de votre propre rébus et posez quelques mots sur ces images…

En savoir plus :
Sur le site de la galerie AL/MA
Sur la page Facebook de la galerie AL/MA
Sur le site de la galerie Bernard Jordan
Lire « Figures d’une constellation oubliée », l’article d’et.c (etienne cornevin) sur le site de la revue Nouvelles-hybrides et des éditions du Céphalophore entêté. On lira aussi avec intérêt « Ascenseurs pour le septième ciel », un article plus ancien (2010) à propos de l’exposition de François Bouillon au cabinet des dessins Jean Bonna de l’École des Beaux Arts de Paris.
La Vidéo « atelier d’artiste François Bouillon », de Franck Galmiche, sur le site d’Art Absolument (2009).
Lire « François Bouillon en rôle-titre » dans le n° 54 d’Art Absolument (2013)
Lire « Fou rire », un article de Céline Leturcq, publié dans le n°7 de la revue Roven (2012) et disponible sur son blog.
Lire « Sur les traces de François Bouillon », une chronique du chapeau noir
Ouvrages et estampes de François Bouillon sur le site des Éditions La Pionnière

Mabel Palacín, La Distancia correcta (La distance juste), FRAC LR à Montpellier

Jusqu’au 19 décembre, le FRAC Languedoc Roussillon présente La Distancia correcta (La distance juste), une remarquable installation vidéo de l’artiste barcelonnaise Mabel Palacin.

Cette œuvre qui investit tout l’espace de la salle d’exposition du FRAC mérite, à l’évidence, un déplacement  rue Rambaud à Montpellier.

« Mabel Palacín - Le Choix du spectateur ». Vue de l’exposition "La Distancia correcta" au Frac Languedoc-Roussilloc. Photo Luc Jennepin
« Mabel Palacín – Le Choix du spectateur ». Vue de l’exposition « La Distancia correcta » au Frac Languedoc-Roussilloc. Photo Luc Jennepin

Le dispositif de présentation de La Distencia Correcta mis en place au FRAC est construit à l’aide d’une vaste cimaise placée légèrement en biais par rapport à la salle. Elle définit un espace de projection dans lequel sont suspendus deux écrans, pas tout à fait juxtaposés. Accompagné chacun d’une paire d’enceintes audio,  ils sont placés sensiblement au milieu de l’espace, permettant ainsi  au spectateur de circuler dans la salle et de se placer devant, derrière ou à côté de la surface de projection. Les cimaises sont peintes d’un rouge pompéien qui évoque l’ambiance feutrée des salles de cinéma. Des moquettes aux diverses tonalités de rouge complètent un ensemble plutôt accueillant, mais dont la construction oblique produit un peu d’instabilité.

« Mabel Palacín - Le Choix du spectateur ». Vue de l’exposition "La Distancia correcta" au Frac Languedoc-Roussilloc. Photo Luc Jennepin
« Mabel Palacín – Le Choix du spectateur ». Vue de l’exposition « La Distancia correcta » au Frac Languedoc-Roussilloc. Photo Luc Jennepin

Sur les deux écrans est rétroprojeté un film dans lequel se mêlent, de façon très troublante, des extraits  d’autres films réalisés par des cinéastes de renom tels que Jean-Luc Godard, James Cameron, Alejandro Gómez Iñárritu, Peter Yates, William Friedkin, Alain Resnais, Michelangelo Antonioni, René Clément, Ingmar Bergman, Alfred Hitchcock, Martin Scorsese, Billy Wilder, N. Night Shyamalan, Vera Kodar et François Truffaut
On peine à distinguer si l’acteur filmé par  Mabel Palacín est dans ou hors l’action, s’il construit quelque chose en relation avec les personnages des films… La narration est volontairement énigmatique, les citations prolifèrent et s’enchevêtrent. Les images dans les images, la multiplication des points de vue, les plans et les objets symboliques semblent offrir des indices qui s’avèrent inconstants. Il pourrait être question de la fabrication d’un engin explosif…

« Mabel Palacín - Le Choix du spectateur ». Vue de l’exposition "La Distancia correcta" au Frac Languedoc-Roussilloc. Photo Luc Jennepin
« Mabel Palacín – Le Choix du spectateur ». Vue de l’exposition « La Distancia correcta » au Frac Languedoc-Roussilloc. Photo Luc Jennepin

Les mises en abîme sont particulièrement nombreuses et complexes.  La « distance » entre l’acteur et son (ou ses) double, entre le film de Mabel Palacín et les autres films, questionne avec beaucoup de réussite sur l’enjeu d’une « bonne distance » à l’image. Avec cette installation, elle nous renvoie à notre rapport à l’image, à la distance « entre le motif et le fond, la technique et l’idéologie, la fiction et la réalité, l’auteur et le public »…

La possibilité offerte au spectateur de circuler dans le dispositif ajoute une dimension physique à cette question de notre position par rapport à l’image… Toutefois nous n’ayons pas constaté que l’ assistance s’emparait spontanément de cette « liberté »…

« Mabel Palacín - Le Choix du spectateur ». Vue de l’exposition "La Distancia correcta" au Frac Languedoc-Roussilloc. Photo Luc Jennepin
« Mabel Palacín – Le Choix du spectateur ». Vue de l’exposition « La Distancia correcta » au Frac Languedoc-Roussilloc. Photo Luc Jennepin

La bande-son  originale, composée par Mark Cunningham et Sílvia Mestres est particulièrement réussie. La musique et les quelques bruitages renforcent le sentiment instable d’écho entre les réalités que provoque l’installation… À l’évidence, le trompettiste a beaucoup écouté le Miles Davis et son jeu souvent celui de Miles dans « Ascenseur pour l’échafaud ».

Le propos de cette installation de Mabel Palacín rappelle, par bien des aspects, la proposition présentée par Graham Eatough et Graham Fagen dans In Caméra au Panorama de la Friche Belle de Mai à Marseille que nous avons évoqué ici, il y a quelques jours.

Une très belle réussite qu’il ne faut surtout pas manquer !

La Distancia correcta  a été co-produit par le Centre d’Art Santa Monica de Barcelone et le Musée de l’Université d’Alicante (MUA ) en 2003 avec l’aide de la Generalitat de Catalunya et la fondation Arte y Derecho.

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