Patrice Pantin, « Penelope Today » à la Galerie AL/MA, Montpellier

On avait particulièrement apprécié les deux incisions de Patrice Pantin que la Galerie AL/MA avait présenté lors de la dernière édition de Drawing Room au Carré Sainte-Anne en 2013.
On attend donc avec intérêt cette troisième exposition de Patrice Pantin à la Galerie AL/MA.
Le texte de présentation (lire ci-dessous) promet des évolutions intéressantes de son travail.

Du 26 septembre au 31 octobre 2014.
Vernissage le vendredi 26 septembre 2014 à partir de 18h

Chronique à suivre, après une visite à la Galerie AL/MA

En savoir plus :
Sur le site de la Galerie AL/MA
Sur la page Facebook de la Galerie AL/MA
Sur la page Facebook de l’événement
Sur le site de Patrice Pantin

Texte de présentation (extrait de la newsletter de la Galerie AL/MA) :

Patrice Pantin « Penelope Today »

Cette troisième exposition de Patrice Pantin à la galerie AL/MA permettra de revenir sur la pratique du dessin très exceptionnelle de cet artiste. On pourrait résumer chacune des phases du processus en reprenant la synthèse de Jacques Py : « recouvrir, entailler, enflammer, peindre, dépouiller. » 1

« Cette énumération de verbes transitifs implique une succession d’actions et un rôle important du corps agissant et percevant simultanément. La récurrence de gestes, procédés et matériaux dans la pratique de l’artiste traduit une forme d’organisation quasi rituelle d’un travail dont la part performative n’est pas négligeable. L’incision du papier, opérée à la verticale, ainsi que la décrit Patrice Pantin au cours d’un entretien, « debout en appui » rappelle les rituels de scarifications et de tatouages. Si le corps est présent par l’analogie qui peut s’opérer entre le papier et la peau (analogie que formule l’artiste au cours du même entretien, en évoquant son attachement pour leSuicide de Lucrèce peint par Cranach), il l’est d’abord par l’acte complexe de production de la peinture. »2 Cette définition du mode opérationnel de Patrice Pantin convient toujours pour définir certaines séries, Constellations, Raclures… alors que d’autres, plus récentes font apparaître des procédés de déplacement, de transfert de surfaces sur le papier.

Depuis un an, d’autres manipulations sont venues s’ajouter à la longue énumération des gestes. L’un de ces processus consiste à transférer une fine pellicule de peinture sur le support incisé. Cette surface en se rétractant se tend, se rompt et dessine une nouvelle image, une sorte de cartographie qui imite la photographie. Subsiste l’impression de se pencher sur un détail sans pouvoir en identifier l’origine. Pour Patrice Pantin, le papier est depuis longtemps le lieu d’expériences complexes, d’inventions perpétuelles, de prises de risques considérables en regard du temps passé à réaliser l’oeuvre. C’est un territoire sur lequel chaque centimètre conquis est une victoire, non seulement sur le temps mais aussi sur le doute. Penelope today !

1 Jacques Py, La peinture en principe, catalogue de l’exposition du Centre d’art de l’Yonne, été 2004.
2 Cédric Loire, in Patrice Pantin, éditions Méridianes, 2008.

Une étymologie de la peinture  (citation d’un texte de Pierre-Alain Tilliette. Le texte complet est disponible sur le site de l’artiste) :

(…) Des lignes envahissent de façon plus ou moins profuse les fonds souvent blancs ou gris, les uns ainsi vermiculés : entortillements de volubilis ou graffiti montant sur les murs de l’Aventin (les fonds sérigraphiés en gris soulignant cette confrontation à l’art pariétal du prisonnier gravant les jours de sa caverne), bonnes feuilles tombées d’un manuel de chiromancie pour mains calleuses ou signatures des traités des guerres indiennes, chutes de fils de couturières où des oiseaux viendraient chercher de quoi bâtir leur nid comme Mondrian partant des branches nues enracinées dans l’air froid de l’hiver, danse échevelée de figures graciles, arabesques de glace où l’on a artistiquement patiné, idéogrammes erratiques, cabalistiques de bestioles arénicoles dans leur chemin vers la mer ; les autres réticulés : lignes en fuite échappées des prisons de Piranèse, labyrinthes ou plans quadrillés des métropoles du dix-neuvième siècle américain (la grille sur la colline), grandes partitions de musique contemporaine avec des pauses, des stridences et des silences…

Là encore, la manière est complexe et celle d’un passionné stakhanoviste d’atelier. Des feuilles de papier couché de 400 g, grand format (140 x 200), sont recouvertes d’un nappage d’adhésif transparent (comme le voile de Lucrèce dans le tableau de Cranach que l’artiste affectionne). Des jours durant, avec la méticulosité obstinée de celui qui prémédite son crime, Pantin peut, à travers cette gaze, inciser le papier jusqu’à donner à cette étape du work in progress la ressemblance d’une « risée sur l’eau du port de Roscoff », de l’ « irisation d’une soie de Mysore ». Courbes de niveaux d’une gigantesque carte d’état major avant la bataille, lente translation des isobares avant l’explosion du météore : un jour, l’artiste, avec de larges coups de brosse trempée de peinture noire, rouge, ou bleue le plus souvent, recouvre la sur-face ainsi préparée. La peinture s’engouffre aveuglément au hasard du geste dans les saignées des incisions, et quand à l’acmé de la naissance irrémédiable de l’oeuvre (irrémédiable comme par exemple l’unique coup de pinceau, le Zhu Ruoji de Shi Tao), l’artiste enlève l’adhésif par lambeaux, demeurent sur le papier des traits qui sont des canaux qui deviennent vaisseaux, vaisseaux de ligne!

Veines de sang rouge, veines de sang bleu, peu profonds ruisseaux calomniés de la mort : dans le lit du trait, diastole et systole des estuaires, s’interpénètrent de façon indéfinissable les couleurs. Pantin aime les traits qui changent de couleur dans leur trajectoire et tout ce que cela draine. Plongeant son stylet au coeur de la peinture comme « au fond de l’Inconnu », il capture dans ses filets de peinture non chose morte mais, à l’imitation de Harvey, une véritable circulation. Filet : ce qui s’écoule et ce qui retient. On en revient à notre fil d’Ariane et la boucle se boucle quand on constate que le trait peint de cette manière donne, comme en trompe-l’oeil, la parfaite illusion du fil : osmose philosophale de Pantin qui va de la toile au papier revenant à la toile, à la voile des grandes traversées, au voile par delà lequel il faut pénétrer. Et cette introspection de la peinture débouche sur ce qu’on pourrait appeler de la préfiguration libre (un coup de dés jamais…). Comme les pliures d’Hantaï, les entailles de Pantin jouent de la réserve.

Il est de la famille de ceux pour qui le « blanc » importe, les Mallarmé, Thelonious Monk, Twombly… Il y a quelque chose de bressonien dans cette peinture : montrer le moins pour dire le plus, soustraire, abstraire, litote grand format. Regarder est un acte de silence, il faut scruter les lignes comme l’horizon (oui, il y a quelque chose de météorologique dans cette écriture). Retranché dans les tranchées de ses traits, il mène sa guerre, solitaire, silencieux, opiniâtre, endurant comme un moine zen, un Morandi, un Toroni, il creuse son sillon, poursuit sa quête, sa traversée des apparences qui doit le mener sous le support, sous la surface : la sève sous l’écorce, de la coulure à la couleur… Le regard comme le silence peuvent être profonds. Si l’on tente, comme nous le faisons ici trop rapidement (car il y a là bien du fil à retordre), de dévider l’écheveau de cette peinture que nous croyons « noble de fibre », on ne peut manquer d’être frappé par la cohérence du réseau qui la sous-tend : le peintre s’est fait poignardeur ourdissant à la florentine une trame mouvante depuis la toile défaite de Pénélope jusqu’à l’unique cordeau des trompettes marines, non pas tirée au cordeau, mais au pointillé rideau de pluie, pour mieux écouter le regard…

Pierre-Alain Tilliette, 2006

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