Christian Lacroix, l’Arlésienne à la Chapelle de la Charité, Rencontres d’Arles 2014

Jusqu’au 21 septembre, Christian Lacroix nous invite à découvrir son image de l’Arlésienne à la Chapelle de la Charité. Avec un sujet maintes fois rebattu, Lacroix signe une des expositions les plus intéressantes de la Parade imaginée par François Hebel, à l’occasion de son dernier tour de piste, pour ces Rencontres  2014.

Katerina Jebb, La reine d'Arles et ses demoiselles d'honneur, 2014 - L'Arlésienne, Christian Lacroix, Rencontres d'Arles 2014
Katerina Jebb, La reine d’Arles et ses demoiselles d’honneur, 2014 – L’Arlésienne, Christian Lacroix, Rencontres d’Arles 2014

Le mythe de cette image de l’absence commence par la découverte de la célèbre Vénus d’Arles, dans les ruines du théâtre Antique et qui disparaît rapidement vers les collections royales.  Daudet et Bizet donnent à cette Arlésienne une notoriété telle qu’elle en devient l’expression commune du « personnage déterminant, mais qui jamais n’apparaît, tout ce que l’on attend, espère et que l’on ne voit jamais venir ni arriver ».
Dans son texte d’introduction, Christian Lacroix nous propose une exposition autour de l’absence, « (…) mais une absence «omniprésente», une invisibilité quasi palpable, l’empreinte d’un passage, comme le sillage d’un parfum que l’on suit à la trace jusqu’à l’effacement, la disparition, l’anonymat volontaire; l’empreinte des souvenirs, les vestiges de la mémoire, ses cicatrices. Autant d’axes, de thématiques possibles et de sillages qui guideront les choix de cette exposition dans la chapelle de l’hôtel Jules César, où l’on tâchera qu’apparaisse «en-fin» l’image de «L’Arlésienne», celle du XXIe siècle ».

Katerina Jebb, La reine d'Arles et ses demoiselles d'honneur, 2014 - L'Arlésienne, Christian Lacroix, Rencontres d'Arles - 02_1

Lacroix investit donc la Chapelle de la Charité qui conserve son mobilier d’origine et en particulier la chaire à prêcher et le retable du maître-autel, réalisé par le sculpteur avignonnais Péru et dont le centre est occupé par une toile de Pierre Parrocel représentant L’Apothéose de Sainte-Thérèse.
Ce décor baroque s’impose comme un écrin idéal pour l’exposition conçue par l’ancien couturier ! Oublions les mauvais esprits qui remarqueront que cette chapelle est celle de l’ancien Couvent des Carmélites, aujourd’hui Hôtel Jules César, que Lacroix vient de rénover

Signature de ses scénographies, depuis la mémorable carte blanche que lui avait offert  le Musée Réattu, en 2008, Lacroix a couvert le sol de la chapelle d’une chatoyante moquette, un semis de larges fleurs rouge et or sur fond noir.
On retrouve aussi  son accrochage « à vif », bord à bord, sans vide entre les images, son goût pour les assemblages asymétriques…
Certes, il y a moins de surprise, mais le plaisir est toujours là.  L’accrochage de Lacroix reste toujours au service des œuvres, de leurs conversations, de leurs dialogues avec le lieu…

On reconnaît également son penchant pour le cabinet de curiosités, son attrait pour le vernaculaire, sa volonté de montrer « la chaîne ininterrompue d’artistes anonymes ou connus, anciens ou contemporains, réunis autour des mystères qui nous préoccupent ou nous ravissent » qu’il évoquait à propos de son trésor à Montmajour, l’an dernier.

Pour nous parler de cette Arlésienne, Lacroix a été ouvrir les albums de famille et les fonds privés. Il a aussi été recherché quelques pépites dans les collections du Musée Réattu et du Muséon Arlaten qu’il connaît parfaitement.

Les filles de la Vénus d’Arles, montage vers 1900  (inv. 2003.0.4601) ©Coll. Museon Arlaten, cliché Chaluleau, 2011
Les filles de la Vénus d’Arles, montage vers 1900, (inv. 2003.0.4601).
©Coll. Museon Arlaten, cliché Chaluleau, 2011

Dans des vitrines anciennes, il nous présente archives, daguerréotypes et photographies, images multiples des femmes d’Arles…  Parmi ces documents, on retiendra l’étonnant montage « les filles de la Vénus d’Arles » réalisé en 1902, annoté de la main de Mistral et prêté par le Museon Arlaten.

Sur les cimaises, plusieurs portraits anonymes des Reines d’Arles voisinent avec un reportage de Lucien Clergues, sur l’habillage de l’une d’elles, en 1966.
Au hasard de la visite, on rencontre deux portraits de groupe d’Auguste et Louis Lumière (Arlésiennes aux Alyscamps et Défilé d’arlésiennes) et trois clichés d’Henri Cartier-Bresson, à Arles, en 1959 , issus des collection du Musée Réattu. On remarque aussi le reportage sur un mariage arlésien en 1947  d’Émile Savitry

Costume, 1905 - L'Arlésienne, Christian Lacroix, Rencontres d'Arles 2014
Costume, 1905. Jupe et corsage en gabardine de laine noire, fichu en soie noire, ruban de coiffe fond de satin bleu nuit et motifs velours de soie noir – L’Arlésienne, Christian Lacroix, Rencontres d’Arles 2014

Au pied de l’autel, l’ancien couturier a choisi de placer un unique et sobre costume d’Arlésienne, daté de 1905 : une jupe et un corsage en gabardine de laine noire, accompagnés d’un fichu en soie noire et d’un ruban de coiffe fond de satin bleu nuit et motifs velours de soie noir.

Pour les photographes contemporains, Lacroix est fidèle aux artistes qu’il nous a déjà fait apprécier et que l’on retrouve ici avec intérêt.

Katerina Jebb, « Still and living objects and Women » – Modèles Christian Lacroix Haute-Couture – Musée Réattu 2008 ©Photo Olivier Amsellem

Une place importante est faite à Katerina Jebb dont les photocopies et les scans accompagnaient ses robes dans « Still and living objects and Women » et qui entretenait une étonnante conversation sur la disparition (déjà) avec les photogrammes de Nancy Wilson-Pajic dans son « Déjeuner de soleil », au deuxième étage du Réattu en 2008. On se souvient aussi de sa présence aux Rencontres 2008 dont Lacroix assurait le commissariat.

Pour cette Arlésienne,  Katerina Jebb a produit deux séries originales.
Les douze portraits en pied, grandeur nature, qui occupent la nef de la chapelle, donnent une mystérieuse impression d’irréel, un aspect insaisissable à la 22ème reine d’Arles et à ses demoiselles d’honneur. Sa technique maîtrisée du scanner transforme ces jeunes femmes en personnages évanescents à la présence incertaine et distante.

L’ensemble est stupéfiant. Les multiples reflets de l’architecture et du décor donnent une étrange impression de transparence aux tirages qui renforce la sensation fantomatique de ces portraits. On ne sait si ces reflets sont un effet du hasard ou une volonté délibérée du commissaire. Une certitude, le résultat est une vraie réussite.

Dans un texte, Katerina Jebb explique : «  Christian Lacroix m’a demandé d’exposer pour le Festival d’Arles 2014 à la Chapelle de la Charité. Progressivement, cette exposition s’est remplie de 57 pièces réalisées à partir du scan de 47 jeunes filles arlésiennes. Ce fut un long travail, car j’ai dû tenir le scanner près du corps de mon sujet jusqu’à ce que je réussisse à l’intégrer totalement. Chaque œuvre est finalement composée de ces images scannées de manière machinale sur un sujet qui a dû  poser une minute, une cinquantaine de fois ».

Katerina Jebb, 36 portraits de jeunes filles arlésiennes, 2014 - L'Arlésienne, Christian Lacroix, Rencontres d'Arles 2014
Katerina Jebb, 36 portraits de jeunes filles arlésiennes, 2014 – L’Arlésienne, Christian Lacroix, Rencontres d’Arles 2014

Dans le transept, à droite du chœur, Lacroix a choisi d’accrocher les visages de 36 jeunes filles d’Arles numérisées par  Katerina Jebb.
Cette série plutôt sombre fait face, dans un dialogue étourdissant,  avec « S’approprier l’Arlésienne », un ensemble de doubles portraits du photographe arlésien, Philippe Praliaud. Pour cette commande,  qui devait répondre à la question  de Lacroix, « pourquoi ne pourrait-on pas s’approprier le costume arlésien quand on vient d’ailleurs ? », Philippe Praliaud a photographié treize femmes d’âge, de condition  et d’origine diverses.

Philippe Praliaud, S’approprier l’Arlésienne, 2014 - L'Arlésienne, Christian Lacroix, Rencontres d'Arles 2014
Philippe Praliaud, S’approprier l’Arlésienne, 2014 – L’Arlésienne, Christian Lacroix, Rencontres d’Arles 2014

Après un premier portrait au naturel, il leur a demandé de porter deux symboles du costume traditionnel, la coiffe et le fichu et de poser à nouveau. Les transformations sont étonnantes et montrent selon Lacroix que « ce costume n’est pas anodin, qu’il induit un certain port de tête ». L’ensemble pétillant,  plein de malice, d’humour et vie est un beau témoignage de l’Arlésienne du XXIème siècle.

Philippe Praliaud, Hortense, S’approprier l’Arlésienne, 2014  - L'Arlésienne, Christian Lacroix, Rencontres d'Arles 2014
Philippe Praliaud, Hortense, S’approprier l’Arlésienne, 2014 – L’Arlésienne, Christian Lacroix, Rencontres d’Arles 2014

De Grégoire Alexandre qui était également invité pour les Rencontres 2008, Lacroix a choisi plusieurs photos qui évoquent  l’absence, l’idée d’apparition / disparition de la femme (Installation, Philo, 2007 ; Installation, Secret 1, 2012 ; L’Arlésienne, Margiela, 2014).

On retrouve des sujets similaires dans les images de Quentin de Briey (La lumière du matin sur ma chambre, 2010 et La veste de Laura, 2010), de Frédérique Jouval (Apparition n°5, 2005)  ou encore dans la série Tout contre (2013) de Claudia Huidobro.

Effacement et disparition encore chez Gabrielle Basilico avec Maskia (1991) et chez Vincent J. Stoker  avec Hétérotopie #IEGDII, déjà présenté par Lacroix à Montmajour l’an dernier.

De Katerina Jebb, on comprend moins la présence ici de son Tablier de Balthus (2012) ou celle d’un récent portrait d’Isabelle Adjani (2014).
Par contre, l’image de Tilda Swinton extraite de la série de films parodiques « Simulacrum and Hyperbole » évoque certainement leur collaboration  pour  un « faux film » publicitaire, réalisé pour un parfum imaginaire…

Katerina Jebb, Tilda Swinton, Simulacrum and Hyperbole, 2010 - L'Arlésienne, Christian Lacroix, Rencontres d'Arles 2014
Katerina Jebb, Tilda Swinton, Simulacrum and Hyperbole, 2010 – L’Arlésienne, Christian Lacroix, Rencontres d’Arles 2014

Parfum de femme, effluve qui demeure après la disparition, ou clin d’œil au diffuseur de parfum installé dans l’exposition par l’Occitane. Allusion un peu vacharde, dans ce cas, si l’on regarde le « simulacre hyperbolique » de Tilda Swinton et Katerina Jebb dans « Hot Dollar »… Le producteur de cosmétique provençal, partenaire de l’exposition, annonce la sortie en octobre prochain de son nouveau parfum « Arlésienne »…

 Si la scénographie est aujourd’hui sans réelles surprises, l’accrochage reste toujours précis, intelligent et sensible. Une nouvelle fois  Christian Lacroix a choisi avec exigence et rigueur des œuvres chez les artistes contemporains auxquels il montre une vraie fidélité, et sélectionné dans les collections des musées arlésiens et dans les archives familiales des images qui illustrent parfaitement le projet artistique qui était le sien : évoquer cette « absence «omniprésente», et l’invisibilité quasi palpable de l’Arlésienne », mais aussi de faire apparaître l’image des Arlésiennes d’aujourd’hui…

Il réussit une fois encore à nous séduire et à nous faire partager ces « mystères qui nous préoccupent ou nous ravissent ».

 

En savoir plus :
Sur le site des Rencontres d’Arles
Sur le site de Katerina Jebb et son Tumblr
Sur le site de Grégoire Alexandre
Sur le site de Quentin de Briey
Frédérique Jouval sur Tumblr et sur Picturetank
Sur le site de Claudia Huidobro
Sur le site de Vincent J. Stocker
Sur le site Émile Savitry
Les photos de Louis-Valentin Pinoteau sur le site de Purple Fashion Magazine
A lire le catalogue de l’exposition Arlésienne : le mythe ? au Museon Arlaten, en 1999-2000.

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