Nuage au musée Réattu, Arles : Impressions de visite (2)

Un billet précédent avait présenté l’exposition et l’accrochage des œuvres dans les salles de la Commanderie de Saint-Pierre. Ces impressions de visite se poursuivent ici  avec les œuvres mises en scène dans le Grand Prieuré de l’Ordre de Malte.

Après quelques marches, les anamorphoses de Markus Raetz et Georges Rousse commencent par nous faire tourner la tête et Corinne Mercadier prouve avec une photographie de sa série Une fois et pas plus qu’il est possible d’attraper des nuages !

Patrick Bailly-Maître-Grand montre dans sa série Les Matins des mondes que l’expresso du matin peut cacher nuage et dragon… Ce fameux Drac qui sommeille dans les tréfonds du musée. Faut-il interpréter cette réapparition de la machine à café ?
Riwan Tromeur, inventeur du personnage Sven Stördhal, créateur d’une société savante qui collectionne des objets qui n’existent pas, propose trois sculptures de cette collecte ethnographique imaginaire : Le Nuage est un gâteau du ciel, La Caresse du nuage au flanc du mont Wei et Le Grand Nuage de Magellan….
Une délicate « encre flottante », technique japonaise d’Arnaud Vassieux et une très belle photographie par Shomei Tomatsu d’une prostituée dont le souffle, véritable nuage pneumatique, complètent avec bonheur l’accrochage dans cette petite salle voutée.

Retour au « jeu » avec les œuvres de Françoise Coutant et en particulier avec son Promenoir à nuages et sa Petite colère… Ses larmes du ciel délicatement suspendues sur des ressorts viennent flotter au-dessus du Rhône. Ces pièces  sont associées aux étranges montages photographiques de Robert & Shana ParkeHarrison.  De troublants personnages à  la Buster Keaton y exécutent une chorégraphie assez surréaliste dans de curieux rapports aux éléments naturels : Cloud Cleaner, Cloud Catcher et Tethered Sky

Un peu plus loin, Robert Therrien propose une sculpture qui assemble tôles d’acier soudées et robinets pour un Silver Cloud qui semble sorti d’un cartoon. C’est au monde du jouet que paraît appartenir le nuage à surface variable de René Bertholo aux délicats mécanismes. À proximité, on découvre un cale porte ou plutôt un cale nuage en bronze de Christian Rothacher et un étonnant paysage de Jean-Luc Hattemer ou un charmant nuage d’albâtre vient délicatement  se poser sur un chaudron de cuivre…

Vue de la salle.
Robert Therrien , Sans titre (Silver Cloud), 1993René Bertholo, Nuvem com superficie variavel III, 1967Jean-Luc Hattemer, Paysage, 2010

L’exposition abandonne brutalement le monde du jeu. Le nuage « ascenseur pour l’imaginaire » fait place au nuage porteur de crise et de menaces.
Cornelia Parker présente trois photographies de sa série Avoided Object  qui représentent un ciel menaçant au-dessus du Musée Impérial de la Guerre à Londres. Ces images ont été prises avec l’appareil-photo qui appartenait à Hoess, commandant du camp d’Auschwitz … l’homme qui aurait eu l’idée d’utiliser le gaz Zyklon B ! Nuages ou nuées funestes ?
Michèle Moutashar expose, dans cette même salle, l’installation vidéo Projection de Laurent Grasso.  Dans des rues désertes, un terrifiant nuage avance vers nous, il semble tout avaler… Le lieu et l’époque sont difficiles à identifier, mais ils évoquent à la fois le funeste nuage de poussières qui déferlait dans les rues de Manhattan, il y a un peu plus de 10 ans, le souvenir de Tchernobyl ou la perspective de pollutions fatales… Le moniteur vidéo très « vintage » est installé juste à côté d’une petite huile de la série Studies into the past. Dans l’esprit du siècle d’or hollandais, un nuage déferle dans une rue d’une ville du XVIIème…  En rapprochant ces deux œuvres, Grasso cherche à créer un trouble, l’illusion d’une documentation et d’une mémoire factice.

Au fond d’un petit cabinet sombre, Charlotte Charbonnel présente une installation, ADN, aperçu de nuage. C’est une expérience éphémère, véritable culture de « nuage » d’une durée approximative de 60 heures qui s’appuie sur des travaux de Marie Curie. Dans des bocaux de verre, elle réalise un mélange non miscible d’eau distillée et d’alcool, dans lequel elle capture un nuage de lait qui évolue dans le temps, se diluant ou se concentrant selon les paramètres de l’environnement…
Une petite vitrine expose  Wolke schlägt Wurzeln (Nuage prenant racines) de Christian Rothacher, délicate sculpture d’albâtre et de bois.
En face, Pierre-Alain Hubert, pyrotechnicien marseillais, présente dans une petite vitrine intitulée  La céleste demeure, l’ordonnance d’un professeur du Val de Grâce qui prescrit : « Pour rejoindre la céleste demeure, prendre une cuillère de nuage, matin, midi et soir ». L’ Installation est accompagnée, bien entendu, d’une cuillère et d’un morceau de coton, indispensables à l’exécution de la prescription !

Retour au spirituel et à la métaphysique dans une salle où l’on retrouve Dieter Appelt, un habitué de ces cimaises[1].Pour cette exposition, il a prêté une racine d’arbre en forme de nuage du XVIIe siècle, originaire de Chine. Cette racine taoïste aurait eu, à ses dires, une influence importante sur son travail. Photographe, cinéaste, sculpteur, chanteur d’opéra et mathématicien, il nous propose en parallèle Black Cloud, un panneau photographique dans lequel les images sont mystérieusement peut-être par de mystérieuses de combinaisons de « sérialité et mouvement, en associant la notation métrique des œuvres du compositeur contemporain Iannis Xenakis aux suites élaborées au XIIIe siècle par le mathématicien italien Fibonacci [2]»…
Einstein’s Abstracts de Cornelia Parker apparaissent comme des représentations d’un ciel de traîne… Mais en fait cette étonnante série de quatre photographies sont des microphotographies du tableau noir recouvert par les équations d’Einstein, lors de sa conférence sur la théorie de la relativité, à Oxford en 1931 !
Cette œuvre surprenante est en vis-à-vis avec Skyline de Michael Hakimi peinture à la bombe, traces d’un paysage urbain qui a une forme mais pas de contours…

Dieter Appelt est à nouveau présent dans la salle suivante avec Der Fleck auf dem Spiegel, den der Atemhauch schafft (La tache que laisse le souffle sur le miroir), une série de 28 photographies où l’artiste capte le reflet de son visage sur un miroir qu’il trouble par la buée produite par son souffle. Le travail sur le temps, récurrent chez Appelt fait en même temps écho au souffle d’artiste de Piero Manzoni… À proximité, Michèle Moutashar propose une très précieuse installation de Jean-Baptiste Caron Le petit attracteur. Il s’agit d’une structure sur pieds en béton au-dessus de laquelle semble léviter un petit amas de poussière grâce à un procédé d’illusion d’optique. Ce « nuage  flottant » est en fait un agrégat de fibres de tissu récupéré dans le nombril de l’artiste… Florent Jumel  dans ParisArt définit ainsi son travail « Jean-Baptiste Caron semble dans ses œuvres vouloir échapper à la gravité du monde réel, comme obsédé par l’ascension. Entre gravité et légèreté, au sens propre comme au sens figuré, l’artiste oscille entre illusion et réalité [3]».
Une très belle sculpture métallique d’Iñigo Manglano-Ovalle Hurricane (Ouragan) compète cet ensemble.

Forme lente d’Arnaud Vasseux est une installation créée pour l’exposition. Elle occupe la tribune de la chapelle. Selon l’artiste, il convient de regarder l’œuvre au plus près et non à distance…Dans un entretien avec  Juliette Lageyre, il précise son intention : «[…] le Cassable que je voudrais réaliser, ce serait plutôt une « formation », moins une forme au sens où d’une chose décidée, dessinée, planifiée, mais plutôt une formation, une suite de mouvements sans plan ni maquette. Ça va se décider sur place, en rapport avec l’espace, avec cette lumière extérieure. C’est un assemblage de gouttes de plâtre donc il y a des analogies mais ça ne fera pas un nuage, ça ne sera pas à l’image d’un nuage. Donc, pas une représentation du nuage, mais un phénomène physique, une formation qui peut avoir un rapport avec le phénomène nuage, mais dans une consistance opposée [4] ».

Arnaud Vasseux, Forme lente, 2013. plâtre, filet - dimensions variables - oeuvre produite.
Arnaud Vasseux, Forme lente, 2013. plâtre, filet – dimensions variables – Oeuvre produite.

Faute de fresques corrégiennes, la chapelle est investi par une œuvre mobile et pneumatique de Michael Sailstorfer  Cumulus. Une chambre à air de camion projette son ombre en forme de nuage mobile qui circule le long de la voûte… une sorte de pied-de-nez malicieux en direction de histoire de la peinture religieuse…

Michael Sailstorfer, Cumulus, Arles, 2013. Installation - chambres à air en caoutchouc, moteur, lampe. Oeuvre produite.
Michael Sailstorfer, Cumulus, Arles, 2013. Installation – chambres à air en caoutchouc, moteur, lampe. Oeuvre produite.

Dans l’escalier, une troublante installation vidéo de  Leandro Erlich Avion nous place dans la situation d’un voyageur qui observe un ciel nuageux derrière son hublot…

La grande salle du deuxième étage est consacrée à la présentation des œuvres de Jocelyne Alloucherie  et de Javier Pérez.
L’installation Levitas de Javier Pérez est un cheminement de 12 bulles de verre réalisé au CIRVA à Marseille. Dans chaque sphère, un pied droit puis gauche a laissé une empreinte. Le site du Guggenheim de Bilbao en donne la description suivante : « Dans l’installation Levitas, une figure absente a laissé une empreinte mystérieuse : une piste de boules en verre informes portant des empreintes de pas. […]L’utilisation du verre dans cette œuvre déchaîne un jeu métaphorique : la forme du pied est attrapée à l’intérieur des boules en verre, qui sont comme des chambres pneumatiques transparentes, de sorte que, bien que le caractère physique du corps soit éphémère, la recherche de contact avec le monde extérieur se trouve limitée par une autre peau externe. Les pieds peuvent suggérer des pas ailés, par référence au besoin de l’homme d’échapper à lui-même pour être perméable au monde, une idée importante chez Pérez. Cependant, les boules dans lesquelles ils se trouvent les attachent au sol pour qu’ils ne puissent jamais se détacher. De cette façon, Pérez fait référence au vol infructueux de notre intérieur vers l’extérieur [5]».
Cette installation est accompagnée d’un étonnant  dessin à l’encre Cúmulo I qui mérite attention.

Javier Pérez, Levitas, 1998. Coll. CIRVA, Marseille. Photo D.R. © J. Pérez 12 sphères de verre – entre 50 et 60 cm de diamètre chacune
Javier Pérez, Levitas, 1998. Coll. CIRVA, Marseille. Photo D.R. © J. Pérez
12 sphères de verre – entre 50 et 60 cm de diamètre chacune

Les cinq grandes photographies de la série Terre de sang de Jocelyne Alloucherie  accompagnent avec pertinence l’œuvre de Pérez. L’artiste québécoise utilise des tirages photographiques de ciels, puis elle souffle un sable rouge du Saint-Laurent directement sur la table su scanner. Les impressions numériques finales évoquent des paysages imaginaires d’orages et de tempêtes…

Le parcours se termine par une pièce face au Rhône qui fut longtemps le bureau de la conservatrice et qui est devenu depuis quelques années une chambre d’écoute pour la présentation d’œuvres sonores. Céleste Boursier-Mougenot y présente veille. Cette installation transforme la pièce en camera obscura dans laquelle l’image du Rhône et du ciel est projetée. Un amas de coussins accueille le public pour apprécier ce paysage mouvant et une œuvre sonore dans laquelle les sons extérieurs (passants, bateaux, oiseaux…) sont captés par un micro, puis transformés par des données qui proviennent en temps réel d’une station météorologique (température, humidité,pression,  vitesse du vent…). Le résultat est magique, le lieu aussi… et rien d’interdit de s’y assoupir !

Enfin, sur un des murs de la cour du Grand Prieuré de l’Ordre de Malte, une sculpture de la série Infinity  de Richard Deacon reflète de manière infinie le ciel d’Arles. Cette pièce d’acier, mise en forme par pression, (une sorte de souffle pour Michèle Moutashar) offre de surprenants aspects selon l’endroit d’où on l’observe.

Pour conclure à propos cette exposition exceptionnelle…  on se contentera de citer Michèle Moutashar dans le petit livret « A pas contés » destiné au visiteur :

« Saluer le formidable labyrinthe que forme la double spirale de l’ancien Grand Prieuré. C’est lui qui aura littéralement moulé toute l’exposition. Et ce qui est sorti de cette louche-là forma à son tour nuage[6] ».

Saluons aussi le travail exceptionnel de la conservatrice du musée Réattu et de son équipe. Ils nous ont proposé ces dernières années des expositions remarquables associant avec un rare bonheur les œuvres issues des collections et celles de créateurs très inspirés.

On ne peut que regretter le départ de Michèle Moutashar qui marque sans aucun doute la fin d’une très riche période pour ce musée magique.


[1] On garde le souvenir de « Ramifications »,la très belle exposition monographique que le musée lui avait consacré en 2007.
[2] Texte de présentation de l’exposition cinema prisma, Dieter Appelt à la Maison Rouge en 2005-2006 : http://www.lamaisonrouge.org/IMG/pdf/03-mr_journal_Appelt_Delahaye_Curlet-3.pdf
[3] Florent Jumel  « Jean-Baptiste Caron, Degrés d’incertitude », ParisArt : http://www.paris-art.com/marche-art/degres-d-incertitude/jean-baptiste-caron/7856.html
[4] Entretien avec Arnaud Vasseux par Juliette Lageyre : http://www.museereattu.arles.fr/assets/files/pdf/nuages/entretien_arnaud_vasseux.pdf
[5] Site du musée Guggenheim de Bilbao : http://www.guggenheim-bilbao.es/fr/oeuvres/levitas-3/
[6] Michèle Moutashar « A pas contés », petit guide distribué au visiteur.

En savoir plus :
Sur le site du musée Réattu
Sur la page Facebook  du musée Réattu
Sur le site Marseille-Provence 2013
Sur la page Arles de Marseille-Provence 2013
Sur la page Facebook Arles, an 2013

Le musée propose sur son site une remarquable documentation a props des artistes. Dans ce billet, un lien sur le nom de chaque artiste conduit au fichier pdf qui fait l’inventaire des documents disponibles à la bibliothèque du musée et à quelques références en ligne. L’ensemble est consultable à cette adresse : http://www.museereattu.arles.fr/actualit%C3%A9s-du-nuage.html

Reportage France 3


[1] Émission  Info culture, culture info 13/05/13 : « lundi des nuages » sur 3DFM : http://www.radio3dfm.com/content/info-culture-culture-info-2
[2] Ibid
[3] Ibid
[4] Jean Arp, Jours effeuillés, poèmes, essais, souvenirs, 1920-1965, Paris, Gallimard, 1966
[5] Émission  Info culture, culture info 13/05/13 : « lundi des nuages » sur 3DFM
[6] http://fr.wikipedia.org/wiki/Qi_(spiritualit%C3%A9)
[7]Entretien avec Michèle Moutasha « Le corps du nuage », Propos recueillis par Claude Lorin : http://www.journalzibeline.fr/le-corps-du-nuage/
[8] Nuage, « Geographies » Arles, Actes Sud, 2013
[9] Ibid
[10] Entretien entre Gilbert Perlein et Jaume Plensa, à l’occasion de l’exposition au MAMAC en 2007 : http://www.mamac-nice.org/francais/exposition_tempo/musee/pensa2007/entretien.html
[11] Michèle Moutashar « A pas contés », petit guide distribué au visiteur.
[12] Entretien entre Jean-Blaise Picheral et Juliette Lageyre. Dossier de presse.
[13] Michèle Moutashar « A pas contés », petit guide distribué au visiteur.
[14] Ibid

 

 

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